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En surplomb d’abord, des toits. Et le soleil de fin d’après-midi jetant l’ombre des branches sur les lauzes grises. Elle était là, nichée en contrebas, dans la clairière d’une châtaigneraie. Tout de suite, tu t’étais projetée l’été dans cette herbe verte, à l’écoute du chant de la nature. Il avait suffi de contourner le hameau et de descendre vers cet écart, à pied bien sûr, sans croiser quiconque. Quelques maisons en bord de route, inhabitées, abandonnées, un mur de pierre enflé comme un ventre trop plein, des hangars aux planches pourries, aux lessiveuses remplies de terre où pointait encore un moignon d’arbuste, aux vieilles bassines en tôle émaillée trouées de rouille… A l’entrée du chemin sans issue qui mène à la maison, la voûte de châtaigniers de part et d’autre te protégeait des pensées noires, des obstacles, des malédictions, des remarques jalouses, et tu avançais étrangement poussée par une bienveillance extérieure, saluant sur la droite le vieil arbre aux gargouilles inscrites dans le tronc, puis quittant le chemin pour affronter la façade de la maison à découvert, à travers champ.

Tout de suite, tu sus que c’était ici. Au bouillonnement dans tes veines, ton ventre, ton cerveau, suivi de cette liquéfaction debout.

Décès, divorce, déménagement. Tu entendais la voix de l’agent immobilier égrenant les trois situations qui président à la vente. Tu n’avais rien demandé pour celle-ci.

La maison vous accueillait de toute sa vigne vierge, rouge déjà et de son lierre grimpant aux fenêtres de l’étage, assaillant même le toit et la cheminée haute de pierre, bizarrement surmontée d’un caillou rond et blanc. Dans le ciel bleu de mai, tu ne voyais qu’elle à droite, et tout de suite à gauche, la majesté simple du pigeonnier.

Derrière le crépi gris de la façade au sud, tu devinais les pierres ; vingt pas plus loin du découvris tout l’angle qui s’ouvrait à la vue, avec une aile à l’est et des portes, des fenêtres encore aux contours de fraidonite noire. Stupéfaite, tu restais immobile devant la vision de cette maison rêvée depuis l’enfance. A l’arrière, les bouleaux blancs, les forsythias, les althéas occupaient le talus dans lequel une partie de la maison s’enfonçait. Les rosiers rouges et jaunes en fleurs, l’eucalyptus géant dans cette nature uniforme de châtaigniers, le laurier sauce collé au pignon sud, tout invitait à se taire, à goûter le plaisir de la révélation.

Aucune présence ici pensais-tu. Et puis, le dos bronzé d’un homme dans le jardin potager en contrebas… Ce torse nu devant des pieds de tomates et d’autres plants. Tu te souvins alors du nom de cette vallée : la vallée verte. L’homme délaissa son occupation et vous ouvrit la porte. Tu te dédoublas instantanément, plongeant dans un espace-temps inconnu mais que tu devinais futur, pour te retrouver dans cette immense pièce à la cheminée imposante, tenant un atelier d’écriture pour un groupe d’hommes et de femmes penchés sur des cahiers ou des carnets, dans une musique que tu n’identifias pas. Tu étais attendue.

Bien des mois plus tard, installée dans cette vallée, tu croisas la route d’un homme qui avait travaillé dans cette maison. Quarante ans auparavant, affirmait-il, il avait scellé des pierres dans les murs, enduit les intérieurs, carrelé les sols, réparé la toiture… Tu l’invitas à boire un verre, il te raconta l’histoire de la vallée, et ce qu’il savait de la maison, de ses différents propriétaires, des vacanciers surtout, qui n’avaient eu comme priorité que celle de construire une piscine aujourd’hui enfouie dans la terre. Il te parla de la treille de clinton encore sur pied au coin de la maison, de cette piquette que chacun fabriquait chez soi et partageait avec les voisins, de l’isabelle, ce cépage interdit, parce qu’il rendait fou soi-disant… Verre après verre, le flot de paroles se tarissait, le regard de l’homme se perdait dans le passé, ce n’est pas qu’il se refusait à parler, c’était comme s’il recherchait un souvenir, ou comme s’il hésitait à le révéler. Tu l’encourageas et tu appris encore que la maison ne servait plus que d’abri aux bêtes au début du siècle, qu’une grange ici se remplissait de foin à chaque été, qu’une magnanerie avait été installée sous les combles, qu’en témoignaient encore les petites cheminées aux angles des pièces « là-haut » et les mûriers aux troncs noueux disséminés dans la parcelle, que de l’abri à bois derrière la maison, on pouvait entendre le vent souffler tout autour dans la vallée sans jamais en souffrir comme si la clairière où elle était bâtie la protégeait de tout. « Oui, j’étais bien ici. » ponctua-t-il. Et tu compris qu’il y avait vécu. « Je reviendrai vous voir, ajouta-t-il, et je vous remettrai le cahier de raison que j’ai trouvé ici dès les premiers jours quand j’y travaillais. Je ne parviens pas à tout déchiffrer, mais il parle d’un secret enfoui dans les murs. Je n’ai jamais rien trouvé. » Tu te gardais de lui dire la petite urne en terre jaune retrouvée dans l’encadrement d’une fenêtre que vous veniez d’agrandir. Pourquoi ? Il ajouta que la dernière héritière des lieux était enterrée derrière la maison, sous l’if à la cime brisée, face à la vallée. Dès le départ de l’homme, tu fis le tour de la bâtisse, te glissas sous les branches basses du conifère et au milieu des orties, tu découvris la petite pierre plantée, sans aucune autre trace, qui marquait une tombe protestante. Un flot de tendresse t’envahit. Tu te promis de semer des fleurs et de tailler le rosier pleureur pour honorer la dame. Bien plus tard, les paroles de l’homme te revinrent (il avait tenu promesse et laissé un jour le cahier à l’écriture tarabiscotée dans la boîte à lettres), sans plus réfléchir tu attrapas l’urne jaune, la secoua, elle te parut lourde soudain, ce qu’elle contenait tu n’en avais aucune idée, aussi tu la brisas. Une poussière se répandit et une souffrance immense te submergea.

Le temps passa et plus rien ne fut jamais pareil.

Aujourd’hui alors que tu refermes la porte de cette maison pour la quitter à tout jamais, tu connais le mystère du cahier de raison, le mystère de l’urne. Divorce, décès, déménagement. On t’avait prévenue mais tu n’avais pas pu résister au désir de savoir.

 

 

Texte et photo : Marlen Sauvage