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Consigne-2

Les boules rondes de l’iPod dans les oreilles, j’écoute, je m’abstrais. La gare est une monstruosité dans laquelle se baladent imprécis, imparfaits- inexistants peut-être -des gens, des tas de gens, des monceaux de gens. Je me ratatine sur le bord du siège. Combien de temps pourrai-je tenir ainsi? Dans la foule démesurée de ma solitude. Sans la moindre poignée de secours à laquelle m’accrocher. Tout grouille, tout bouge, tout s’embrasse, se reconnaît, s’évade. Tout palpite sans fin et le temps m’enveloppe d’une toile qui m’enroule vers l’angoisse, cocon perfide. Pour la dixième fois peut-être le clochard en chaussettes vient de glisser ses patins sur mon paillasson de silence. Il m’envisage comme sa voisine de palier, son dernier gyrophare. Le corps se fait si lourd mais l’esprit lui divague et flotte, me disperse dans les hauteurs des verrières. Gare, je te connais. Tu es le cœur vif, la métaphore inexorable de ma vie. Je ne pars pas, je n’arrive pas, je ne suis de personne. Ni du bagage, ni de la soute. Le simple fruit paumé d’un coton, venu d’une autre gare dans un coup de vent. Dans ce nid de cauchemar, revenant à coups de bielle. La gare, le train, le quai et moi, toujours à l’heure mais jamais prête. Tous les départs ratés et cette impuissance notoire de n’être d’aucun courant.

En face, ce bistrot de voyageurs. Pourquoi ne pas y prendre quelque chose? Un quart d’heure d’hésitations. Le pour, le contre. J’y vais. Le mendiant me suit. Il musique quelque chose. Cela ne dure pas. La flicaille aime lisser le paysage auditif avec un panier à salades. Des heures à trier, à tuer aussi. C’est toujours ce que je fous ici quand j’y suis. Je crime et châtie le temps avec des flûtes au sel et des pailles coudées. Il y a dans la même attente, un gars en short bermuda fleuri. Il chante. Lui aussi? La gare est-elle musicienne? Par intermittence oui, comme si un ange tournait parfois le bouton du son. Fort doux fort doux, plus fort encore. Lui, toujours impeccablement dans la note, le ton absolu. Cet autre est devant une bière qu’il suçote à peine, observant comme moi le piéton piétonnier. Et je revois ce poète très fou marchant en short tahitien et tatanes par moins dix vers le kiosque de ma gare à la quête d’un whisky. La folie doit aimer les pantalons flottant et les imprimés de vacances. Je ferme les yeux. Le cœur coule comme les rails sur lesquels fuient l’espace et les liaisons. Par-ci par-là on se la joue élégance. Trop de vieilles peaux pour investir une bribe de désir cependant. Des tissus flottent dans le bruit, des draperies estompant peut-être l’envie misérable de me tailler par le toit.

Sièges plastique. Rouge vieux. Combien de culs pour lisser ces adieux ticket chic! La cafète’, buffet maintenant. Le désespérément trop plein des gares. Je ne sais quel effet je fais moi-même. Avec mon barda, mes sacs pendus comme des cartouchières de survie autour du ventre. Je suis armée de risibles, verruqueuse de trucs mal rangés, que je veux avoir à ma disposition, on ne sait jamais. Je prends de la place. Alors, prendre distance. Je m’évade, je me souviens. Une terrasse donnant de plein fouet contre une muraille. Gare désaffectée. Des rails d’herbes sauvages. Entre deux voies, un dernier wagon « pour la route ». Déposer là ma fatigue de veuve avec fantôme. La gare du rêve est dans le Sud. Parfois la nostalgie vient si fort du passé qu’elle emporte des maisons et quelques morts chavirés paresseux de la vie…

L’homme d’en face ne dit rien, il a soif et j’évacue par convois blindés mes espoirs déportés. Mais, revoilà le clodo aux cheveux blancs avec ses pantoufles d’entretien sur mon marbre d’imprimeur. Bientôt ce sera si propre: comme chez moi.

Retour au parking pour nomades. Alignement de barquettes moulées pour nos arrière-trains. Mille fesses par jour et sans jouir aucun. Gare. Grosse boutonnière sur les transits. À prendre de traverses. Planquée couture, caillot arrêtant l’hémorragique voyage coulant rail après rail. Grouillante, bousculée, dissipée, agitée, égoïste. Même les voies sont comme d’éphémères traits sur le terrain. Avec ses vieux goudrons qui ont pris des trempes de temps dans les coins et sur la gueule. Son kiosque, la dame derrière loin loin, qui tricote un bazar d’hiver, ou crochète des cœurs qu’elle figera dans du sucre le soir chez elle. Ce banc, sur lequel je dois me poser et attendre. Derrière moi, la ville fuit tout en pavés, monticule ennuyeux, la ville en couronne là-haut. Elle se la pète comme en province on sort ces tenues de princesse pour se donner de l’air. J’attends de rentrer. Suivre le cours tout ligné de l’attente. Il y a ici des greniers d’ennui, de la fine fleur de poème, super bien tamisée, prête à me talquer l’âme. Je n’aime pas les trains et puis je les aime. C’est comme prendre son suicide tous les matins entre le premier café et la première sèche. Cette proposition sans fin remise sous le nez: tu sautes ou pas? Et cette trouille maigre sans os ni squelette de faire de la peine et de n’être même pas comprise pour cela. Le train ne mène nulle part. Il ronge le jour pour atteindre la nuit, c’est tout. Il faut rentrer dans un carton de luxe, son lit à plat dans la vie des autres, où même mendier ne servira à rien. On vous donnera tout sauf une seule question, une seule inquiétude. Pour n’avoir jamais rien à partager que du pain et du caviar de cervelle.

Gare. Le vent. L’impossible maîtrise, celui qui chasse. Ce vent, arrogant, -trop libre, j’aime la bride, le mors qui me fait à quelque autre, je veux tant appartenir,- partout qui fouette et s’engouffre et fouette encore. Balaie je ne sais quoi, des trucs importants bien sûr. Le nombre de balayeurs ici qui ne cessent de pousser le papier, le ticket dérisoire! Ça vole, ça flotte un moment puis remonte. On dirait bien des papillons. Je respire, je bouffe le bol d’air. Je déglutis le souffle. Et je ne sais pas si c’est lui qui me gonfle mais je monte au plafond. Je décolle, je monte sous les coupoles vertes de ciel, grises de ciel. La verrière n’est jamais bleue, je le sais. On a pris soin de la teindre en poussière. Il y fait un temps de vent, c’est tout. Un temps, couleur de vent. Comprendre que l’air a un ton, un ton de pierre. Le même que celui des colonnes, des escalators dentés. L’air, qui est dans le hall et puis qui se dénoue comme des cheveux. Qui se met à filer, à tirer des mèches, à me faire vieille, grise et dispersée. Gare énorme car ce qu’elle a en plus des autres, c’est ce vent. Un courant omniprésent qui ne fait que boucher les trous des départs. À la pelle inutile. Tinguely l’avait bien compris quand il s’est mis à mettre des cuillères dans les mains de la bise! On ne joue pas au sable pour rien. Il y a du vent sans cesse, un machin très méchant qui rend plus seuls ceux qui veulent l’être moins et plus encombrés les autres. Le vent qui joue dans les couloirs, qui est le maître de tout déplacement.

Accéder maintenant aux rames. Monter. Marche raide, marche aérienne. Depuis, ils ont nivelé cela en allongeant une rampe d’accès interminable. Je monte, je descends, je monte, je descends ces escaliers plusieurs fois. Chaque fois, je suis en avance. Histoire de le goûter à nouveau, mon vertige morbide, de savoir si c’est un jour acceptable ou non. Parfois quand même, il y a des instants agréables. Me tenir devant les rails, c’est comme faire ma courbe de température, ma méthode Ogino, enceinte de déprimes ou pas? Et puis assise là, je perce une à une les vies qui ne seront jamais les miennes. Rien ne me sortira jamais de mes rails. Je vais devoir être ça, tout le temps et toute la longueur.

La gare, voyageurs, inconnus, presque inconnus, habitués. C’est l’heure, cette fois. Je porte ma jupe ordinaire, la brune soupe, ni longue ni courte. Même pas jolie, commune. Je prends le grand escalier. Là-haut, je vais partir. Alors une main, soudain sur mes jambes. Cette main qui glisse et grimpe, dans la rampe de nylon. Qui avance, caresse chaude insistante. Elle n’a peur de rien, elle, elle monte. Elle court même tandis que je marche, tandis que je m’essouffle, la peur plus haut. Elle me ramène à la vie.

Fermer les yeux? Laisser faire ou me retourner?

Son regard, plus vieux, plus riche, plus fort que le mien, l’homme me fixe, comme une excuse, comme une fierté. Et puis il redescend les escaliers, il s’en va. Ce lui, cet autre, un geste inopportun dit-on. Qui me ramène à terre, parmi les hommes. Savoir à l’instant à quoi riment les jambes des femmes quand elles vont. Escaliers, rails, voyage. Juste ça, pour longtemps, télescopage d’arrière-train. Accrocher mon wagon à ce fugace instant offert sans ticket. Un désir, dans l’espace d’un hall de gare en chemin vers moi. M’y attacher et me dire que si lui, que si ça… Alors peut-être quelque chose de moi vit et vraiment voyage?

Fin

 

Texte : Anna Jouy

(la première partie apparut hier samedi 28 mai 2016)

Ce texte est apparu récemment dans la revue Archipel, numéro 38, 2016, Université de Lausanne  http://www.asso-unil.ch/archipel/ et l’Auditoire, journal.