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Consigne-1

Dimanche. Il faut en finir. Bizarrement, je rentre toujours le dimanche. C’est un jour à ne rien faire, un temps d’inutile. C’est donc le jour idéal pour clore mon voyage, nouer la semaine, effacer l’ailleurs quoi. Une étape, pas plus, un entre-deux porte. Un tourniquet dressé sur l’histoire. Je dois rentrer. Le temps qu’il faut pour ça ne m’appartient jamais. Je le vis à peine, je le survole, je me retiens. C’est un temps sans vie, une transition. Déjà hier n’est plus et longtemps demain pas encore. Dimanche margelle ou bien seuil bétonné sur de l’air, du fluide. Intenable. Dès la nuit, le dimanche se défait de moi. Il se détache de ce que je suis. Une zone blanche, définie, bien calibrée. Dès la nuit, qui tourne et tourne dans les draps, qui me torchonne. La nuit qui égrène les rouages, un créneau et un autre et un autre. Je dois rentrer: je suis en état de sidération. L’hypnose de l’horloge me tient devant le temps, qui va et qui vient et qui va, et moi comme une esclave, impuissante à résister. La nuit, c’est déjà dimanche. Je dois rentrer alors je ne dors pas. Je suis sur le qui-vive, je ne me possède plus. Je me vis à distance, légèrement au-dessus de moi-même. Je me remets au temps. Je sais qu’il faut revenir. Qu’il y a pour ce faire des choses à faire, des cases à remplir. Je suis le mode opératoire, sur conduite automatique. Je suis le processus comme un robot, un véhicule qui recharge sa batterie avant de retourner au circuit. Je suis les consignes. Dimanche, le retour, me mène au fouet par le bout du nez.

Je l’aborde si tôt, il m’investit. Il est là. Je ne ferai rien mais lui me fera, c’est sûr. Je grimpe sur le tour. Et les bras ballants le long du corps, l’esprit impuissant, je me laisserai faire. Dimanche, jour de déport, va me pétrir jusqu’à l’os. Je sentirai la douleur, je le sais déjà. Il me fera du tort charnel, pressera ses pouces dans mon sternum. Posera ses paumes de plomb sur mes seins. Et m’oppressera ainsi jusqu’à se lasser de moi, au coin de l’autre ailleurs. Passer d’un vase au suivant, d’un ciel au prochain. Me reconfigurer. Un jour entier de reset pendant lequel je doute, je perds mes moyens, je perds consistance. Je cherche qui je suis, je pense à qui je dois devenir. Voilà, on est dimanche. La clôture, la rentrée. Revenir vers. Il y a quelque part un endroit que je dis «chez moi». Je me rassemble. Je prends mes affaires, je les plie, je me plie pareille en deux, en quatre. Je me roule, je cherche une place dans la valise. Pour m’arracher d’ici et aller vers le là-bas dit «chez moi». Je ne sais pas si c’est bien moi, si c’est encore moi, ou alors une partie de mon être, un personnage qui quitte les lieux et se rend menotté de trouille à la gare, place des métamorphoses. Paragraphe entier d’authentification.

La ville est morte. Bien sûr. Ce n’est pas qu’elle dort ou qu’elle s’apaise, c’est qu’il y a extraction. Les gens la méprisent assez pour ne vouloir d’elle que des heures de commerce et de badinages. La ville en loques, chiffon amorphe. On s’absente, on lui tourne le dos. Longs boulevards du dimanche. Trachées dégagées. Le taxi ne dit rien. Pourquoi parlerait-t-il? Il écoute les pneus de son gros char éventré de partout, ronfler sur les pavés. Il roule, c’est le bon côté des choses mais combien de clients se tapera-t-il et quelle humeur de chien pourtant, qui remonte à ses lèvres quand un autre se prend comme lui pour le roi de l’arbre à cames. Il jure, il injurie. La ville encore un peu, mais qui n’existe déjà plus. Cette fois, c’est elle qui me rejette; je la regarde derrière l’écran de la vitre. Comme un feuilleton, un documentaire TV. Je suis terriblement loin, loin de tout, du type qui s’en fout et conduit, des odeurs de graisse et d’essence du cuir de la bagnole. Je suis loin de moi. Dans une poche dans laquelle j’ai mis ma réserve d’air, là où maintenant je respire moindre, avec la plus petite amplitude de chair. Je retiens mon souffle. J’essaie de comprendre. Pourquoi passe-ton par ici et c’est où cet ici? Est-il bien sur mon propre trajet? A-t-on l’intention de me faire faire des kilomètres en plus? De prendre des virages, des contours avant de m’éjecter là où je dois embarquer, où c’est écrit que je le dois et que ce serait bien terrible si je n’y étais pas?

Personne sur l’esplanade face à la gare. Enfin. Personne par rapport à ces lundis où j’arrive et qui sont bruyants, actifs, hypers. Lundi c’est demain, une autre vie sans doute. Gare. Le train à prendre qu’on n’annonce pas. Ce n’est pas l’heure. Rien à l’affichage. Il est beaucoup trop tôt, des heures en avance pour suivre mon processus de rentrée. Prendre part ici au travail de dénouement du voyage. L’angoisse est un gros nœud empli des fils de mon histoire, un bouchon de trajectoires affolées, solitaires. Jeu de patience à chaque fois que de le défaire, qui demande temps et assises. Je viens au conclave de mes peurs, pondre une bulle que je nommerai De Nihil. Je vais faire le premier pas, franchir le passage en arche. De quelle gloriole et célébration, les passants se sentent-ils investis ici sous le triomphe des pierres? Ils sont si normaux et moi qui crains.

Les hommes de la gare ont-ils déplacé les rails, les plates-formes peut-être, depuis la dernière fois? Ont-ils brouillé les kiosques et les petits restaurants pour me faire perdre la tête? Ils en sont bien capables, j’ai vu ça parfois, quand je croyais être entrée par le Sud et qu’on m’avait vomie à l’Est. Je veux pouvoir arpenter, faire le pied de grue. Je veux faire dix fois, cent fois, je m’en fous, les métrées de la gare. Je veux tout savoir. Ce qu’il y a à son front et puis sur ses hanches et puis dans ses entrailles, dans les souterrains, les bouches de métros, les WC payants, tout. Pour le cas où, par un désenchantement maléfique, mon train allait partir depuis un quai kidnappé, impossible à retrouver. Le rêve est là. Mais c’est le pire que je fais, toujours. Le plus suffocant. La gare énorme usine à boyaux me tourmente. Ma vie ne trouve plus son chemin, les choses me laissent débarquée, les valises sont épuisantes. Il y a ces combines d’escalators, ces manigances de couloirs, la fronde partout. Et puis ces couleurs qui passent, de noir intense à noir de gris, ces verts de cuivre rongé, ces traces de lumière très loin, comme au bord extrême des images et qui font, que je crois devoir encore avancer et chercher.

Maintenant, je suis dans le rêve. Il a l’air plus torve encore, il a l’air vrai. Méfiance. Il faut porter une attention plus grande, plus pointue. Sinon, il est possible que je ne me réveillerai plus «chez moi», car engloutie.

Je m’assois. Je choisis le bon siège. Ici peut-être me faudra-t-il durer des heures? Sur le côté, j’ai à l’œil l’énorme panneau d’affichage, le temps qui abat ses cartes sous forme de lettres et de chiffres. Il faut qu’il me soit à disposition. On ne sait jamais. Je les connais ces fourbes de la zone ferroviaire. Ils n’auraient aucun scrupule à faire partir le train 122b TGV, prévu à 15h45, ce matin, à une heure surprise. Il me faudrait avoir le réflexe. Mon esprit n’est pas d’accord, mon enfant intérieur quant à lui ne cesse de brailler qu’il a vu ça dans un songe et qu’on ne sait jamais ce qui peut advenir. Le pire, c’est que tout cela, tout ce discours, c’est moi. Je sais qu’il ne se passera rien et je redoute terriblement de n’avoir pas raison. Je m’installe, je pense à tout. Je vérifie les sacs, les paquets, la valise. Tout doit être autour. Car dans cette attention aiguisée en pointe qui m’habite, je sais paradoxalement que la réalité m’échappe aussi. Elle craque aux coutures et c’est par là que je perds mon sable, le kapok ridicule de mon existence. Voilà j’y suis. Je peux attendre, un peu.

Les gens circulent. Ils courent. Ils dégagent. Je regarde. Je laisse passer. Je me tiens au lieu stratégique. Je me raconte leurs histoires. Amoureux qui s’enlacent, ce vieillard, ces enfants en vacances, le CRS guibolles en douve. Et le clodo qui tend la main, comme moi, lui pour quelques sous et moi pour quelques récits, en attendant que vie m’emporte, avec la trouille au ventre. Comme si elle allait partir sans moi! Sur le plan de situation, contre le grand mur, n’y a-t-il pas pourtant cette croix, vous êtes ici, Gare du Mort. Je vois. Je regarde.

(à suivre demain dimanche 29 mai 2016)

 

Texte : Anna Jouy

Ce texte est apparu récemment dans la revue Archipel, numéro 38, 2016,  Université de Lausanne http://www.asso-unil.ch/archipel/   et l’Auditoire, journal.