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Max

Le jour se termine.

Encore un jour à attendre au bord de cette plage, encore un jour sans lui.

Pourtant, il avait dit : « Tu m’attends ici, Max, je reviens tout de suite. »

Je savais bien que tout de suite pour un humain, ne signifie pas grand-chose.  Moi, quand je pense tout de suite, cela veut dire l’instant d’après, juste le temps d’aller faire un tour au fond du jardin de débusquer les trois tourterelles qui nichent dans le hêtre pourpre pour le plaisir de les voir s’envoler offusquées, juste le temps de suivre la trace d’un lapin de garenne jusqu’à l’entrée de son terrier, et de revenir.

L’instant d’après, cela signifie, juste le temps de reprendre son souffle. Juste le temps de s’apercevoir que son odeur me manque…

Tout de suite, pour lui, cela signifie : quand j’aurais fini de courir le monde !

Je suis un peu énervé ce soir. Cela fait si longtemps qu’il est parti : des jours et des jours, des jours et des nuits.

Les jours encore, j’arrive à m’occuper sans trop penser à lui. Il y a tant à faire.

Vous ne me croyez pas ? Alors je vais vous expliquer ce qu’est une vie de chien de garde comme moi. Une vie de forçat, ni plus ni moins ! Le matin je l’accompagne pour aller nourrir les chevaux, il faut que je fasse bien le tour des clôtures, on ne sait jamais, si un renard était passé par là durant la nuit. Les poulains pourraient être effrayés et se blesser.

Elle a tant de travail surtout depuis qu’il a pris cette barque. Elle est seule pour tout faire jusqu’à ce qu’il se décide à revenir. Elle est partout, toute le temps, mais ce sont les chevaux dont elle s’occupe le plus. Je crois que cela l’empêche de penser à lui quand elle s’occupe d’eux. Ils le lui rendent bien cet amour, surtout les poulains. Elle aime ses chevaux, elle aime ce pays de vent, mais je crois que c’est moi qu’elle préfère.

Les jours, je m’occupe d’elle. Je garde tout ce petit monde des renards et des importuns. Je suis effrayant vous savez, quand je veux. Vous n’avez jamais vu mes crocs ? Quand je retrousse mes babines, les faisant briller dans le soleil, tout le monde recule d’un pas. Cela me fait bien rire. Et si j’ajoute un grognement, celui que mon père m’a appris, celui qui remonte du fond de mes entrailles, celui-là même que mon père tenait de son cousin croisé de loup. Ecoutez un peu ça !

Grrrrrrrrr….

Vous voyez ! vous avez reculé, personne ne me résiste !

Les jours, je m’occupe mais les nuits…

C’est si long la nuit quand on ne dort pas. Quand on pense à l’odeur de ses mains quand il caressait mon museau, à l’odeur de ses cheveux quand il les secouait dans le vent. Il était mon maître, il était mon Dieu, il était mon ami…

Quand ce « Tout de suite » finira-t-il ?

Je l’entends qui arrive derrière moi, je reconnaitrais son pas léger sur le sable entre mille. Elle est venue me chercher comme chaque soir. J’ai dû oublier l’heure.

Ah oui, les oies passent devant le soleil. Il va bientôt faire nuit. La marée remonte.

Il est temps d’aller coucher les poulains. Elle me regarde de ses yeux de soie, je lui lèche la main et cette lueur si triste s’estompe un instant.

Un instant !

Et lui là-bas, s’il le voyait ce regard, il reviendrait c’est sûr !

Elle s’éloigne vers la dune. Il faut que je la suive. La nuit va bientôt tomber.

Je jette un dernier regard vers l’horizon où rien ne bouge comme chaque soir.

Rien ne bouge …

Rien…

Mais si ! quelque chose a bougé, là-bas sur l’horizon !

Une voile bleue, une voile blanche. Comme les siennes. Je m’approche des vagues bien qu’un coup de vent me repousse. Le vent du large apporte des odeurs de varech, de mousse, de goélands. Je n’aime pas l’odeur des goélands, elle est très proche de celle des poissons avariés. Beurk.

Mais derrière l’odeur du varech, il y a une odeur de musc, une odeur de peau, une odeur de cheveux, une odeur de tabac… Mais oui, cette odeur, je la reconnaitrais entre mille !

J’aboie, j’aboie, je ne m’arrête plus. Je hurle, je crie, je tempête, je frétille. Je cours le long de l’estran. Elle d’arrête au pied de la dune et se retourne :

« Max, arrête ton cinéma, tu as assez joué pour aujourd’hui ! »

« Joué ! Woua Woua Woua. Joué ! mais qu’est-ce qu’elle raconte ? Je ne joue pas ! Va-t-elle comprendre enfin ? »

Je ne bouge plus. Je tiens ma piste, je tremble juste un peu. Je la regarde puis me retourne vers la voile qui grossit à l’horizon et je m’entends gémir. Je ne fais pas exprès, je ne peux plus m’empêcher de gémir. Et je tremble, de plus en plus fort. SI les renards me voyaient, ils n’auraient plus jamais peur de moi. Il faut que j’arrête de trembler, mais je ne peux pas !

Elle revient vers moi, elle pose sa main sur mon museau et regarde la voile au loin. Elle m’appelle doucement. Sa voix tremble, si faible que le vent l’emporte :

« Max, Max, qu’as-tu vu ? Max, dis-moi ! »

J’aboie, je danse devant elle, je saute autour d’elle. Alors elle me croit. Elle pleure. Elle s’agenouille devant moi et entoure mes épaules de ses bras. Elle a compris. Elle crie avec moi, elle se relève et fait des grands gestes vers l’horizon avec les bras.

Peu à peu la voile se rapproche. Elle ne dit plus rien, elle attend avec moi. Je m’assois près d’elle, et fais comme si je n’avais pas vu ses deux grosses larmes tombées sur mon front. Ma queue n’arrête pas de battre le sable, malgré moi, mais je ne tremble plus. Il n’y a plus à avoir peur, puisqu’il revient.

Finalement « Tout de suite » ça n’était pas si long…

Tout de suite pour les humains, ça doit être le temps nécessaire pour aller faire un tour au fond du monde, de débusquer quelques tourterelles, de faire un petit tour d’océan. Les humains ne savent pas que la vie est courte, ils pensent toujours qu’ils ont le temps de perdre leur temps. Il faudra que je lui explique que le temps de l’amour, ça ne se dépense pas sans compter. Il faudra que je lui explique que le temps de l’attente, pour un chien, c’est aussi grand que l’océan. Il faudra que je lui dise que toute la vie d’un chien, ça n’est pas plus long qu’une caresse…

Texte et photo : Marie-Christine Grimard