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Ce seraient des pas dans la nuit

Ce seraient des pas dans la nuit d’une ville, fermes et réguliers, de lumière en lumière, et une femme qui, suivant leur rythme, trierait ses mots, et puis ses arguments si besoin en est, imaginerait leur réaction à eux, les amis qui l’avaient chargée d’une mission, et parfois c’était une idée qui coincerait, ne viendrait pas, ou le découragement qu’elle veut cacher qui déréglerait le bruit de ses talons, qui la ferait presque trébucher, alors elle raidirait son dos, le mouvement de ses jambes, elle repartirait jusqu’à ce que la souplesse lui revienne.

Ce seraient des pas sur des pavés mouillés, des petits pas guillerets d’une vieille, toute attendrie parce que c’était si gentil de la part de Christian de l’avoir raccompagnée en voiture, et il faudrait vraiment qu’elle ose faire comprendre à Jean – aussi rigide que son père, lui, et qui refuse d’écouter de peur de changer d’avis quand sait qu’il a tort – qu’il est trop sévère avec son fils, mais tout de même il aurait pu la laisser moins loin de sa porte… l’est longue la rue, l’était bien pressé de la déposer au coin, et elle sourit en se demandant où il allait.

Ce seraient les pas dans la nuit, sur les caillasses au bord du chemin, de pauvre marin revient de guerre, et il freinerait, il les ferait tous doux, pour correspondre à la chanson et que la belle le console.

Ce seraient des pas dans la nuit venteuse, des pas de colère, d’une colère qu’il tenterait de fatiguer, d’expulser, parce que tout de même il ne veut pas la ramener chez lui, ils seraient trop contents qu’il s’en débarrasse sur sa famille… pour qu’il revienne au matin tout honteux, intérieurement, mais ils le sauraient, et la bonne femme, là, dans le bureau elle sourirait un peu, le savait bien, avait bien raison de le mal juger.

Ce seraient des pas qui fileraient, si légers que ne s’entendent presque pas, d’une fille qui sait qu’il l’attend un peu plus loin, après le réverbère, contre la haie.

Ce seraient des pas, les pas craintifs d’un petit garçon, a peur de la nuit, elle tombe trop tôt maintenant, et puis on lui a bien dit de rentrer vite, de faire attention, on ne sait jamais ce qu’on peut rencontrer, bien sûr ce ne serait pas un pirate comme celui qui lui a fait si délicieusement peur hier soir quand il lisait dans le calme de sa chambre, il n’y a plus de pirate, ou pas comme celui là, mais qui sait par quoi ils sont remplacés.

Ce serait des pas dans la nuit, des pas qui dégringolerait la rue, vers le fleuve et l’antre, des pas guillerets qui seraient danse, même si ça ne se voit pas, et d’ailleurs si, la jupe, le manteau court ondulent un peu quand elle jette sa jambe en avant, écoutant dans le silence le souvenir de la musique, des instruments, de l’orchestre.

Texte et photo : Brigitte Celerier