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un voeu

ô souhaits d’un soir des mots sans amarre
d’une lune où il n’y a pas assez de genoux ni de mains
à s’agenouiller pour supplier et supplier son envol
le temps d’une vie des vies n’y suffira pas

car j’ai pas trahi
j’ai déserté les fourmis et les abeilles
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un miel
d’un seul
la miette égarée d’un morceau des paroles
empan de ces aurores pour cette phrase qui se lève
orbite aléatoire des paraboles d’une faim de galaxie

car j’ai pas trahi
j’ai déserté les hommes de plumes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un cri
d’un seul
voici debout quelque part un oiseau-lyre des paradis
trébuchant de son rire l’universel à rejoindre là-bas
cette boule noire du sexe des étoiles bleues qui meurent

car j’ai pas trahi
j’ai déserté les femmes de parures
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un sang
d’un seul
ci-gît par l’odeur des menstrues de chaque entraille enfouie
la balafre pubère de son élan à briser sur les charniers
chaînes et boulets de garrot de la vierge fiction placentaire

car j’ai pas trahi
j’ai déserté ce pays des sourds vacarmes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un pas
d’un seul
dans ces nuits stridentes où l’on est loin d’être seul
à gémir à se lacérer de savantes attitudes idolâtres
se parer du retour de la palette éclose des silences inanimés

car j’ai pas trahi
j’ai déserté les loirs et les fouines
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un geste
d’un seul
ici bas où la terre sauvage a encore une odeur primitive
suivre la dérive dernière d’un aigle au profil de démon
à joindre cette épure de l’horizon des éclairs sans bruit

car j’ai pas trahi
j’ai déserté les autels et les tombes
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un son
d’un seul
prophétie d’une âme errante au pied des banians sacrés
reprise des sortilèges d’une chimère à l’entrée des temples
à soulever la magie et l’espoir du parterre des innocents

car j’ai pas trahi
j’ai déserté l’alliance des fiançailles maudites
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un trait
d’un seul
pour un anneau au doigt pour un serrement d’être
la caravane des amants allant vers une couche sans étoile
sous les aboiements des chiens de paille et de faïence

car j’ai pas trahi
j’ai déserté la lune amère d’une orange
il est une fois je vous le dis unique et unaire d’un goût
d’un seul
mille saveurs et mille soupirs de l’enclume des forges
d’un souffle de titan percer l’enclos du bitume des cieux
à conquérir ce promontoire de feu d’une destinée

vouloir vouloir un sort des mots sans amarre
d’une messe où il n’y a pas assez de dieux ni de saints
piétiner enfin la voie lactée des lumières de l’ombre nue
et le temps d’une vie de mort n’y suffira pas

et le temps d’une vie de pinceau ne suffira pas

je vous le dis

Texte : L’apatride
Photo : Anh Mat
Reprise de 29 mai 2014