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retour d'exil

Il faut poursuivre. Dans l’immense forêt, il marche et se souvient.

Comment avait-il donc fait pour demeurer si longtemps dans ce coin du monde? Il n’arrivait plus à s’en rappeler. Une vie de cinquante hivers, de cinquante fois les saisons. A la fois si peu semblait-il, et pourtant la grande part de sa vie. Avait-il donc pris racines dans ces sapinières inquiétantes et vierges? Etait-il encore un homme, un homme ou un arbre?

Il y avait une plaine devant lui, peuplée de mille et mille poteaux qui dévoraient l’horizon et buvaient l’eau du ciel. Barrière, clôture de miradors naturels… Et lui depuis si longtemps dans ce pays hostile!

Alors il s’était dit. «Il faut rentrer. Il est temps…»

Maintenant, il marche et se souvient.

Le train avait roulé, roulé, lui assis en contresens. L’énormité de ce trajet qui l’arrachait à sa jeunesse. Comme le monde lui avait semblé alors vaste et inattendu, à sa portée, quand il avait encore l’espoir et la rage de vaincre et de vivre!

Oui, ce matin-là, ce matin du départ, l’air faisait une musique étrange et vibrante. Il était presque enthousiaste. Rails rigides, discrets, efficaces qui tranchaient à vif dans les paysages et paraient au plus pressé. Sans heurts, sans secousses, aux creux des vagues d’une terre sensuelle et dansante. Droites. Lignes parallèles qui exprimaient si bien les impossibles croisements qui n’existeraient plus désormais. Partir loin, une idée fixe de laquelle il mettrait un point d’honneur à ne jamais s’écarter.

Et puis brutalement, l’orage était arrivé sur lui poussant une marée d’eaux noires… Ce bref éclat du bonheur d’être libre, noyé soudain dans une douleur si forte lui oppressant le souffle. Il avait vu l’avenir, son avenir ! Sa vie, dans une incompréhensible générosité, s’était toute entière dévoilée à lui. Il aurait tant voulu en ignorer le secret. Il avait compris mais pourquoi donc savoir? …Cette femme, il n’allait jamais pouvoir l’oublier. Oui, il avait tout compris ce matin-là. Il allait désormais se promener sur la terre, ronde et circulaire, indéfiniment, à la recherche de ce matin bleu sur lequel il venait pourtant à peine d’ouvrir les yeux!

Il était rempli de peur et de chagrin, serré de cette certitude, cette évidence. Jamais, au grand jamais, il n’irait plus loin que cet instant. Il lui paraissait avoir posé définitivement son sac, son cœur, à la porte de cette aube et il avait pris exil dans son corps où que celui-ci le mènerait dorénavant.

Le train avait roulé, lui assis à rebours. A ce moment-là, il avait voulu encore espérer en cette échappée, voulu lui donner des allures de victoire, d’audacieuse entreprise de conquête. Il avait nié cette destinée si clairement apparue. Ne pas céder et ne pas s’avouer vaincu d’avance, sans combat.

Il avait fermé les yeux et aujourd’hui… il marche et se souvient.

Il était loin d’y avoir pensé chaque jour, bien sûr. Savait-il donc vraiment ce qui l’avait fait agir de la sorte? Pourquoi était-il parti? Mais là, dans son vaste cercueil de verdure, il avait plus de lumière et de clairvoyance qu’il n’en avait jamais eues.

« … Petite Celma… Te souviens-tu … toi aussi? Te rappelles-tu cette nuit où il a fallu que l’on se quitte..? Je reviens chercher mon baiser… »

Il ferme les yeux. Celma ne semblait vivre qu’entre deux plis de paupières, qu’à travers une fente de volets, le plissement des traverses des persiennes. Frappée entre jour et obscurité… Monnaie d’échange de son entre deux mondes .

D’un côté, la nuit encore profonde. De l’autre le grignotage irrésistible de la lumière. Il quittait la mort et retournait vers sa vie.

Texte : Anna Jouy