Étiquettes

pour ce serait les elfes

Ce serait une route toute droite
Ce serait une route toute droite qui filerait hors d’une ville à travers la campagne
Ce serait deux rocs qui se trouveraient là, sur le chemin qu’elle a décidé de suivre, ou qu’on a décidé pour elle
Ce serait un vieillard qui hocherait la tête, disant vous ne pouvez passer là
Ce serait ne pas écouter son grommellement – on ne pourrait rien faire si on écoutait les vieillards, ou alors faire des choses insensées

Mais ce serait un pneu qui éclate, un camion, qui s’en venait chargé de pierres, renversé – ce serait une pelleteuse qui calerait, ce serait une benne qui verserait des kilos de sable sur les pieds d’un inspecteur, ce serait – je ne sais si c’est vrai – une machine qui partirait en dansant autour des rochers et puis dans la campagne, des feux de stationnement qui rythmeraient ses tours, un conducteur qui chanterait de peur
enfin ce serait un arrêt du chantier et la voix du vieillard – je vous l’avais bien dit, c’est la demeure d’un àlfar, d’un elfe
alors la route s’offrirait un petit crochet, comme une révérence, en passant devant la roche et reprendrait son chemin tout dret vers l’océan, et les roches bizarres qui le bordent et qui sont des trolls.

Ce serait Brigetoun curieuse qui interrogerait, qui apprendrait que les elfes sont les plus minces, les plus malins, les plus gentils des êtres du huldufölk, le peuple caché, ces enfants qu’Eve n’avait pas eu le temps de laver, de parer, un jour où Dieu lui faisait l’honneur de lui rendre visite, et qu’elle avait cachés, ne voulant qu’il ait une mauvaise impression – la pauvre n’avait pas pensé qu’il le saurait et que pour la punir il les condamneraient, pauvrets qui n’y pouvaient rien, à rester invisibles aux hommes.

Et comme ils sont serviables, bienveillants, les elfes, contrairement à ces idiots cruels de trolls, il convient de respecter leurs désirs quand ils interdisent de toucher plus que de raison aux roches, aux paysages, à la nature dont ils sont gardiens.

Alors moi, Brigetoun, j’ai admiré la sagesse des islandais, puisque c’était sur leur île qu’avait eu lieu la rencontre de la route et du rocher des elfes, et je me suis demandée si les korrigans de mon enfance avaient mêmes exigences, mais bien trop loin étaient dans le temps les jours où Monsieur le Recteur racontait leurs histoires en faisant claquer les volets en signe de réponse, et j’étais maintenant bien trop vieille pour pouvoir leur parler, il faut avoir commencé à le faire quand on a une âme neuve, non encombrée de tous les bruits des hommes…

Quant à mon sud, longtemps il y a qu’ont été oubliés les lieux sacrés, n’y a pas de fontaines saintes comme chez les korrigans, n’y a que les rêves que nous faisons de nymphes inventées pour parler de Grèce à nos bois, et qu’une histoire de mérou sage et vénérable que me racontait mon père en pêchant à la palangrotte.

Texte : Brigitte Celerier