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Qu’est ce “écrire” ? un acte de prémonition à la fin d’une vie avec Li Po. Les mots une fois tracés auraient-ils cette mission d’annoncer le dénouement de notre destin écrit ?

De Chin ling jusqu’à Tang tu, Li Po remonta le Long Fleuve . À la fin de sa vie vers l’hiver 761, il se rendait à Tsai chi, aux Récifs de couleurs, chez un de ses cousins éloignés, gouverneur de Tang tu, Li Yang ping. Celui ci écrivait:
“… Li Po est bien affaibli. Ses manuscrits éparpillés en 10 000 rouleaux n’ont pas encore été rassemblés. Allongé, il me les tend et me charge d’écrire une préface…”
Le long des Récifs de couleurs, Li Po composa donc ses derniers poèmes.
Ainsi ses mots dédiés à la lune lors d’une insomnie ivre, telles d’étonnantes prémisses:

devant le lit la lune toujours claire extraordinaire
par la fenêtre laisse tel du givre épars sur le sol
je lève la tête vers elle et la montagne nocturne
je baisse la tête avec une pensée au pays natal

Hoang Pin-hong

En écho un poème posthume retraça les derniers instants de Li Po mourant avec la lune:
au début de l’an 762
une nuit douce de printemps au bord du Long Fleuve
vers la crique de l’îlot du Buffle aux Récifs de couleurs
la lune souriante est claire extraordinaire
Li Po seul sur une barque est encore ivre
il se penche sans doute pour boire la lune dans l’eau
tombe et disparaît dans le cours du Long Fleuve
le miroir des eaux un instant troublé redevient calme
juste au-dessus la voûte nocturne étoilée
scintille T’ai Po la grande étoile blanche

Son corps flottant retrouvé au milieu des joncs dans l’eau fut inhumé à Tang tu. D’ailleurs ses proches et amis le surnommaient déjà T’ai Po tellement la calligraphie légère de tous ses poèmes semblaient être tracées par une étoile.
Quelques années plus tard, on retrouva ses deux-petites filles, les filles de Po ch’in, paysannes sans ressource. Elles formulèrent le souhait de leur grand-père d’être enterré sur le plateau au sommet du Tsing shan, la Montagne verte à 30 lis au sud-est de Tang tu, là où se trouvait la demeure du poète Hsieh Tiao. Sa dépouille fut alors transportée jusqu’à la Montagne verte où on l’ensevelit conformément à son souhait.
Sa tombe mêlée aux lunes des saisons, à la montagne, aux fleurs et ronces s’y trouve toujours et les visiteurs la retrouvent avec peine tellement elle s’est confondue avec la prairie les pierres et les roches, abandonnée à la nature aux vents pluies canicules et gels.

Bout du village

Texte et photo : l’apatride