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pour cosaques - l'arrachement

C’est un tableau inachevé

C’est un tableau très grand, qui s’étale sur tout un mur en épi, ne laissant qu’un passage vers les petites salles suivantes, à gauche, du côté du mur où s’ouvrent les grandes fenêtres sur la cour et les beaux platanes.

C’est un choc, ce sont des mains qui s’élancent.

C’est, ce pourrait être

Ce serait un homme pieds nus, un peu instable semble-t-il, malgré ses pieds fermement posés sur une surface blanche qui semble dure, peut être glissante comme de la glace, où est-ce à cause du vent qui le rudoie, le pousse en avant, comme le manteau négligemment posé sur une épaule et qui se plaque en gros mouvements claquants sur sa tunique longue.

Ce serait cet homme courbé vers le corps tendu vers lui, une main accrochée à une main, la tirant vers lui au rebours du vent, le corps près de basculer, l’autre main tendue vers on ne sait quoi, peut-être dans la flamme d’un discours, d’un appel.

Ce serait s’extirpant de draps glacés, aux gros plis qui cassent, juste réchauffés par un tissu velouté malmené par le mouvement, s’élançant hors de leur étreinte, un torse nu tendu par l’élan des bras levés vers l’autre, un cou renversé, un menton tendrement barbu, une bouche en accent circonflexe, lèvres brunes, des trous de nez et deux petit yeux au bout des pommettes en fuite, presqu’invisibles et pourtant suppliant, un visage de prière ou de crainte.. et puis dans le coin gauche, là où les plis se rompent en un bouillonnement brunâtre, un bateau qui sombre.

Ce serait être devant l’énergie de ce mouvement qui vient buter sur la courbe de l’homme penché, devant cette surface heurté qui glisse du beige doré au gris bleuté derrière le dos rouge, le manteau bleu qui s’y accorde, sans chercher un sens à la scène.. et puis lire, avec indifférence, une indifférence qui se mue insensiblement en évidence, le cartel qui mentionne, Antonio de Bellis Saint Pierre sauvé des eaux, et voir les grands plis se transformer en longues et larges lames, très schématisées..

C’est s’arracher, se préparer à reprendre sa marche, avec un dernier adieu des yeux savourant le nez très droit, la petite bouche ouverte, dans l’arc que font le bouc retroussé et la grande mèche rabattue par le vent.

Texte : Brigitte Celerier
Tableau: Antonio de Bellis, Saint Pierrre sauvé des eaux,  exposé au Musée Calvet d’Avignon