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Cigarette Tango Blog

Dans cette perlière blanche, il tombe des milliers de
jeunes filles, des danseuses nues
Dont la valse berce et calme le froid et le silence.
Guérir dans la gelure et la débattue, les doigts bleuis et
bouffis, crispés sur l’instrument.
Sans ignorer dans chaque particule de moi, l’absence, le
vide et le fusil d’un regard
Qui se détourne et ne me choisit plus.

Vendredi soir

Sur l’arène de danse cirée, lamellée et tricolore, les couples tournent au pas aérien de leurs sentiments. Une collection de robes de poupées, multiplis et dentelles. Et pointues sur leurs talons, les jambes des femmes s’envolent en corolles jusqu’à leurs hanches rondes.

Le tango entraîne les hommes dans des érections qui cambrent leurs dos. Ils ont vingt ans. A nouveau. Comme toujours. Comme si la danse avait le pouvoir de les ramener à l’aube.

L’orchestre est appliqué. Personne qui sourie; personne qui prenne ce moment à la légère. On travaille sa musique, sa danse, en artistes. Il n’y a rien de plus sérieux, de plus important. Messe. Des officiants, des religieux tout à leurs mystiques incantations.

Dans la salle du café, les gens ne parlent presque pas. On n’a pas le temps, pas l’envie peut-être. Ce qu’on a à se dire le sera par le corps, bientôt, quand on prendra possession de la musique et qu’on se transmettra l’essence des ondes. La danse qui réunit les races animales et les humains dans son secret d’alcôve. Coqs, loups, jeunes oies ou rombières. Ensemble.

Sur le bord de la table numéro six, ses mains se joignent. Elle prie, elle aussi. Une toute autre prière. Une supplique intime pour faire taire en elle l’envie de fuir ; son orgueil qui ne supporte pas cette quête charnelle qu’il y a en elle et qui l’a faite s’asseoir dans ce coin solitaire.

Sa robe rouge droite et de voile est sa provocation. Elle la porte mal. Pas l’insolence qui va avec. Elle aurait dû y penser quand, sur un coup de folie, elle avait cru bon jeter son dévolu sur elle.

Ses jambes sans cesse se croisent, elles aussi, d’un sens à l’autre.

Peut-être un bas filé? Tant de questions défilent sur son visage que la fumée de son cigarillo n’arrive pas à camoufler.

Elle est entrée là  tout à l’heure,  il y a pour elle déjà un tas de mégots, parce que c’était tard, que le jour allait passer et qu’elle n’avait encore rien fait pour tromper sa solitude.

Elle n’arrive plus à penser à quoi que ce soit d’autre, qu’à l’obligation qu’elle s’est faite de rester ici, jusqu’à minuit. Rien de plus mais jusqu’à cette heure de Cendrillon. Après, elle pourra se dire qu’elle l’a fait et que si rien ne s’est passé comme elle l’avait souhaité, ce ne serait pas faute d’avoir essayé.

Elle est lasse. Alors relâche sa tension sans s’en apercevoir. Déjà la voilà plus souple, plus abandonnée. Ses jambes se sont légèrement ouvertes et elle tient maintenant ses genoux presque l’un contre l’autre ; ça lui donne un air enfantin. Plus offerte. Plus disposée.

Elle oublie qui elle est, elle n’attend que l’heure de partir. Une danse? Ce n’est déjà plus tout à fait dans sa tête.

Elle est prête, pour s’endormir, bientôt chez elle, entre deux coussins froissés.

L’homme est à l’angle opposé. Un moment qu’il la regarde. Elle ne perçoit pas son manège, cela lui plaît. Il peut à tout loisir l’observer et il ne s’en prive pas.

Son regard est pesant, adhésif. Il paraît jeune, peut-être même très jeune, mais son habit, une sorte de frac version latine, rend son âge difficile à estimer. Il a cessé de reluquer la piste à la recherche des dessous des robes papillonnantes. Il fume lui aussi, sans stress, patiemment, avec un plaisir que ne peuvent avoir que les débutants de la cigarette. Ses cheveux, il les a tirés en arrière, plaqués derrière ses oreilles mais on ne peut pas savoir s’il les porte longs.

Il a déjà dansé deux ou trois tangos avec elle. Tout comme. Il la regarde et en même temps il la transporte sur la piste. Il l’a testée, tout à l’heure. Elle était sauvage et résistante. Il l’a serrée un peu plus près de son corps. Elle l’a regardé, avec des interrogations pleines d’innocence et d’inconvenance. Il n’a pas baissé les yeux. Il a continué sa danse, avec juste un petit sourire de plus au coin de sa bouche.

Trois fois la danse l’a repris. Trois fois il a renouvelé l’expérience. Il est prêt maintenant. Il est sûr. Il écrase sa cigarette lentement. On vient d’annoncer un trio de vieux tangos.

Il est prêt et il se dirige vers elle.

Tango:2 Blog

Elle a regardé sa montre une nouvelle fois. Dans quelques minutes, elle n’aura plus à attendre. Elle commence à ranger mollement ses affaires. D’un coup d’oeil, elle contrôle que tout est bien autour d’elle. Elle réglera sa consommation en passant devant le bar, en sortant.

Un de ses souliers s’est échappé. Brève dérive. Sans doute pense-t-elle à Cendrillon. Sa tête s’est baissée, son corps penché en avant vers son pied. Elle glisse son doigt à l’endroit du talon.

Elle est prête, elle aussi. Elle va s’en aller.

Il est juste devant elle. Tout proche. En relevant la tête, elle frôle le pantalon noir. Ce qu’il voulait. Elle ne fait aucun mouvement de surprise, ni de crainte. Comme il l’a prévu.

Seuls ses yeux et sa bouche questionnent. Il doit lui sourire. Elle ne dit pas un mot, ni pour s’excuser, ni pour signaler son départ. Il la prend par la taille et l’attire vers le centre de la piste.

Et la danse.

Moment déterminant. Lui veut s’en tenir à ce qu’il a préparé, faire tout comme il l’a pensé, exercé. Se montrer sûr de lui, sûr de son choix aussi. Faire en sorte qu’elle pense que c’est elle qu’il veut, entre toutes les autres.

Sûr mais sans vanité, avec cette conviction toujours en tête qu’elle est son désir fort, espérant qu’il suffise de le penser pour qu’elle le sache.

Il se veut tout ça qui la fera se donner l’instant du tango.

Lui ne danse que de cette idée de conquête, de courte vie rassemblée en entier, l’instant de quelques pas faits ensemble. Elle est son choix. Il l’a élue pour trois pas.

Elle n’a pas encore repris conscience. Suivi sans mot dire, sans jeu de mots, sans jeu de séduction comme elle l’aurait fait peut-être si elle l’avait vu venir, si elle avait eu le temps de le deviner. Elle n’a rien choisi, elle. Elle est devenue dansante, sans le voir.

Elle voudrait qu’il lui parle, qu’il ne la laisse pas ainsi, n’osant pas le regarder, sans savoir la forme de ce visage, de ce corps dans lequel elle se moule maintenant. Elle a une main dans la sienne, l’autre posée sur l’épaule. Ses yeux à hauteur de la base du cou. Elle respire. Son odeur d’homme. Ses narines vibrent. Elle en reprend. Alors elle renonce à ses interrogations. Elle veut bien cette danse, la veut toute entière.

Le tango les a domptés.

Ils ne sont ni à l’un ni à l’autre. Ils sont à lui, à lui entiers, tout.

Leurs corps s’encollent. Jambes à jambes, bras à bras, ventre à ventre. La musique les cimente, les enchâsse. Rubis contre platine, métal dans la pierre.

Le bijou tourne dans une fierté, une élancée de rose pourpre. Il est d’épines, elle de velours. La lumière sort d’eux dans un éclat de bougie, toute résumée entre leurs poitrines et la barrière de leurs cheveux. Il fait chaud.

Le tango ne balance pas, pas encore.

Il est droit. Tout comme il avait construit son rêve.

Elle a sorti ses ailes rouges.

Le premier pour l’apprivoiser.

Elle suit. Elle obéit, ne pratique aucune fausse résistance, médusée, hypnotisée, oiseau face au danger. Elle n’a plus de questions, de retenues. Elle ne sait d’ailleurs plus rien de ce qu’elle veut. Quelque part son sac à mains et sa jaquette de mohair noire…

Elle souffre. En elle, une infinité de tourments multiformes chavire son corps et ses mains portent le masque de sa peur. Elle se cramponne à lui. Parce qu’elle respire son heure qui est là et que trois tangos c’est court.

La musique entre en elle. Chaque note; chaque soupir du bandonéon la griffent parfaitement du cou jusqu’au bas du dos, là où la main de l’homme s’est posée. Possédée.

Mais il peut venir, aller, la mener contre lui et faire ce simulacre de vies, ce simulacre de nuits. Elle ne prend encore aucun risque. Bientôt il inclinera sa tête vers elle et la laissera partir. Parce que c’est son lot, que c’est la  fin de toute  danse.

Le deuxième tango pour la connaître.

Il la sent, à son tour, comme un encens monté en fleurs. Il respire cette moiteur parfumée qu’il y a dans sa chevelure. Ses cils frémissent. Il se tient, se maîtrise. Juste sa main qui presse plus fort la sienne, le temps d’un bémol. Il  veut ressentir son corps, en prendre vraiment l’empreinte. Il se rapproche plus près encore, dans un double pas d’avant en arrière et prend une respiration plus large. Son torse s’est gonflé; il peut la toucher presque entièrement. Et ses jambes qui glissent entre les siennes.

Le tango les enlace.

Elle oublie de mettre des mots sur ce qu’elle sent en elle. Elle se veut indistincte.

C’est à ce moment que la main de l’homme a frémi. D’une manière imperceptible, mais qu’elle comprend plus fortement qu’un message. Elle sait soudain son pouvoir. Ils faisaient corps, parfait mélange, imprégnation. Ce n’est plus le cas. La main de l’homme a tremblé. Elle a rompu le charme, l’envoûtement de leur danse. Il ne danse plus. Maintenant, il désire.

Tango:3

Le troisième pas pour la séduire et la vaincre.

La trompette descend son escalier musical; elle claironne le tempo de l’hallali. Les solistes s’installent et un léger et percutant roulis de caisse claire ouvre le tango ultime. La mélodie traditionnelle va larmoyer dans son duo pathétique de violon et de contrebasse. Qu’importe, c’est le tango.

Elle est devenue cette corde, et lui sa réponse en écho d’ harmonium.

Tout le reste de l’orchestre scande leur parade. Un deux trois. Un deux trois. Comme les poussant à un débridement intérieur et un tournoiement incessant.

L’orchestre a vu. Il ne veut pas conclure son morceau, pas tout de suite. Il a pris le parti de l’homme. Il ne veut pas rompre cet instant de charme. Son chef soulève parfois ses gros sourcils en guise d’encouragement.

“ Allez! Allez! ” Il est au piano et cela lui laisse du temps pour battre le rythme d’une main; de l’autre il encourage les danseurs à des attouchements qu’il ferait bien siens.

C’est un bal de solitaires, dans une salle triste et démodée et qui ne désemplit pas d’anciennes belles gueules, encore et toujours assoiffées de tendresse.

Ces deux-là ne ressemblent à rien.

Quelque chose a traversé l’esprit de la femme en rouge. Elle baisse la tête lentement, comme si elle avait honte ou alors un regret.

Maintenant, elle tourne les yeux vers les autres. Elle voit que tous la regardent, qu’elle ne peut pas s’échapper à travers eux, qu’ils la ramènent à cet homme avec encore plus d’insistance. Il lui faut poursuivre et montrer qu’elle est assujettie à ces bras de tenaille. C’est ce qu’ils veulent et qu’elle ne peut pas accepter. Elle est revenue mentalement à sa table, a emballé ses affaires très vite. Elle se voit courir vers la porte… C’est ce qu’elle fera tout à l’heure, quand la musique cessera.

L’homme sent ce quelque chose qu’elle pense. Il baisse sa tête vers elle, seulement la tête, en la tournant légèrement pour mieux l’obliger à le voir. Il veut rester puissant, ne pas quémander sa patience. Il n’use que de ses yeux, dans lesquels il voudrait inscrire “ Je vous veux…” pour la soumettre.

Elle résiste encore, même si elle a déchiffré clairement son message. Elle résiste et pourtant, elle ose cette fois le regarder… et lui montrer ses doutes. Il n’attendait que ça.

Alors, sa main remonte légèrement. Elle ne tremblera plus. Il est à nouveau maître de lui. Il est le maître.

Ils tournent maintenant d’une manière de connivence. Ils ont peut-être enfin chassé leurs pensées, celles qui les tenaient encore à l’écart d’eux-mêmes. La musique les saoule; ils sont à sa dépendance

La musique se poursuit. Il ne peut y avoir de conclusion. La piste toute entière s’est vidée et eux s’y déhanchent, et chaloupent, et tanguent. Leurs corps ondoient sur cette mare humide de sueurs. Ils le font avec gravité. Pas un sourire, pas un éclat de joie. En face de la douleur, se tenant derrière une grille, dans un monde des convenances qu’ils vont quitter.

C’est la frontière de l’interdit. Fil imperceptible à tous les autres.

Funambules habiles en rétablissements. Ils n’ont que cette marque contre laquelle déferler et contre laquelle chacun de leurs pas les renvoie. Barrière invisible mais palpable et impulsive.

Si attractive et refoulante à la fois…

Deux billes prisonnières d’un aimant qui les manipule.

Ils dansent dans l’arène d’une corrida électrique.

Elle s’est pliée d’abord. A fait sienne la volonté de l’autre.

Quelques pas encore ainsi. Mais voilà qu’elle reprend son autonomie. Elle esquisse puis trace des mouvements qu’elle seule peut faire. Elle pivote lestement ses hanches, se présentant ainsi aussi de l’arrière; aussitôt il ajuste son corps, pour que jamais elle ne lui manque.

Il s’emboîte à nouveau. Elle lève une jambe; il rétablit la symétrie. Elle lui dévoile une partie de son épaule; son dos à lui aussitôt se redresse en signe de gratitude.

Ils dansent, souverains.

Il tenait la main de la femme loin de lui. Mais il doit agir parce qu’il sait que la musique va s’éteindre, qu’elle va bien finir par se taire. Alors tandis que l’orchestre donne le signal du final, il l’approche de son coeur, tout contre lui. L’autre main se déplace jusqu’à l’opposé de la taille. Ils s’arrêtent l’un contre l’autre, très proches. Finalement unis.

Le tango est mort.

Son dernier souffle bat une tocade entre coeur et cou. Des yeux gris se baissent et rencontrent des mains jointes. Lui a l’air grave et quelque chose qui monte vers elle.

On est vendredi et le bal bat son plein.

Prendre par le fil
Par la corde de chanvre
Son pied
La tête est sang dessus dessous
Le froc baisé
Les ailes rondes du papillon du dos
L’air au passage du tunnel de lavage
Globes, boules et bulles
Coincés à jamais de notre anneau brisé

FIN

Texte : Anna Jouy
Reprise de 17, 18 et 19 octobre 2013
Audios :
Mi Buenos Aires Querido (Carlos Gardel)
A Fuego Lento (Horacio Salgan)
El día que me quieras (Le jour que tu m’aimes, Carlos Gardel) –
Daniel Barenboim pi, Rodolfo Mederos bn, Hector Console cb