Mots-clefs

 mural-section-3-black-on-maroon-1959-mark-rothko

Laisse cette vieille mort derrière toi, dit-elle. Elle porta ces paroles à sa bouche comme une outre crevant d’être remplie. Pourtant, le monde était ce qu’il devait être, étrange et incongru, comme toujours lorsqu’un événement fortuit, un imprévu providentiel, ouvre les portes d’un royaume improbable. Les lois qui le régissent lui seraient révélées en leur temps. Mais dans la lueur naissante de l’aube, tout lui apparaissait une pâte informe et répugnante, comme la bouillie embryonnaire qu’une chatte aurait sciemment rejetée hors d’elle avant terme. La lumière étirait nonchalamment ses pattes sur les êtres et les choses. De toute évidence, le jour prendrait son temps.

Sur le matelas centenaire aux ressorts éreintés qui, chaque nuit, faisaient office de bible et de legs testamentaire, elle ruminait au gré de pensées discordantes. Les articulations du monde semblaient coincées en une de ces postures à la douleur si foudroyante qu’elle contraint temporairement au silence. Les secondes s’égrenaient en une lenteur impitoyable et le monde demeurait désespérément muet. Chaque expiration plus sourde que la précédente l’immergeait lentement dans une peur sans nom. Le corps, les membres ne répondaient plus. Elle aurait voulu disparaître à même ce matelas où elle avait été conçue, n’être plus qu’une légère virgule qu’on aurait glissée dans un récit par inadvertance.

Les marques tracées au plomb s’effacent toutes avec le temps, pensa-t-elle. C’est ainsi que de fines lignes se mirent à découper l’horizon grisâtre qu’elle apercevrait bientôt du lit à sa fenêtre. Son esprit se rassemblait. Elle tourna doucement la tête. Au loin, de petits rectangles où elle devinait les contours d’immeubles, tous semblables, dans lesquels s’inséraient d’autres rectangles, plus petits encore, qui laissaient présager des fenêtres s’ouvrant sur des intérieurs citadins, où devaient se mouvoir d’hypothétiques vies minuscules.

À cette heure, les gamins devaient déjà s’éveiller, la tête encore tout embrumée de rêves que la grâce de l’âge leur accorde de tisser à même l’aplat du réel. Des montagnes et des mers surgiront bientôt à leurs pieds, puis ils empliront les cuisines d’une faim nouvelle, leurs cris perçants tirant leurs mères de leur sommeil usé, hébétées devant de tels parcours hiératiques tracés à même les pas battants qui dérideront, encore une fois, l’humeur creuse qui sillonne la mappemonde de la banalité humaine. Près des fenêtres, débarquent déjà par centaines de petits Christophe Colomb tout emplis des rêves dorés des Indes, foulant du pied le sol des Amériques comme une terre sainte. Dehors, par-delà le panorama anonyme des panneaux réclames, s’étale en toute candeur la promesse du jour à naître.

 

Hormis ce matelas où elle reposait comme un cadavre en un cercueil fait sur mesure, elle n’avait hérité que de maigres aquarelles, si affadies par le temps qu’elle pouvait à peine y discerner les étendues mates des rebords écornés. Malgré les quelques efforts désespérés d’imagination qu’elle avait fournis pour y entrevoir un semblant de forme, son paternel, aquarelliste amateur plus qu’amateur, avait omis de circonscrire son œuvre à l’intérieur d’un cadre qui en organisait la vision du monde. Elle était issue d’un artiste hors-la-loi, un mécréant des galeries de bas étage, qui l’avait abandonnée à la voracité des mers comme un Jonas ravalé par les flots, esseulé et hoquetant dans la marée bileuse de sa baleine.

Les heures passées remontaient dans sa gorge, âcres et amères. Elle aurait voulu les éjecter, hors d’elle, comme les syllabes chétives dont elle écrasait mensuellement les pattes de mouches contre un blanc de chèque. Chacun de ces sacres contribuables se greffaient les uns aux autres en un chapelet de baptêmes avortés, dont la succession feignait une litanie qui l’emplissait de hauts le cœur. Peut-être était-ce cet écoeurement généralisé, qui depuis les limbes de sa mémoire jusqu’au bout des ongles, la poussa enfin à se lever.

Elle remua d’abord l’index. Pointa timidement vers la porte d’entrée, puis tendit la main, l’étirant soigneusement pour prendre le pouls du vide. Des années de désastres si usées que toutes traces de cendre étaient balayées d’un oubli pur, de celui qui rend toute forme de récit impraticable. Personne n’entrerait plus par cette porte, portant sur lui l’odeur de croissants frais et le regard bleu du matin. Elle n’avait jamais su trouver de succédané à la douceur des traits de l’homme, sa barbe d’adolescent et la force des mâchoires, qui elles seules savaient quels mots articuler, afin qu’un jour de plus, elle se remue du matin au soir, et qu’elle arrive enfin à croire. En quoi exactement, elle n’en savait rien, mais de cela elle était absolument certaine, elle n’avait jamais autant cru.

Ses pas d’alors étaient légers et ses mouvements sûrs, malgré cette tare, ce virus vorace qui avait toujours hanté sa chair, une maladie congénitale peut-être, cette inaptitude à entrevoir la géographie du monde, à dresser une carte à échelle mortelle et légende humaine, avec coefficients d’incertitude, marges d’erreur, et cadre tracé à la mitaine pour faire plus vrai encore. Peut-être n’existe-t-il pas de carte ultime de l’Amérique française ou encore de manuel d’histoire exact, dictant quel peuple avait étouffé lequel et dans quel ordre, et si enfin c’est en écrivant ou en radotant via les râles de nos grands-mères qu’on en arrive à ramasser les miettes de croissants qui traînent, les bouts de gestes qui se rencontrent pour former des mots et des histoires.

 

Peut-être. Mais ce matin-là, pour une raison encore inconnue, elle fut vomie au monde une seconde fois. Or, le désordre qu’affichait son paysage intérieur ne s’apparentait nullement au décor d’une terre sainte. Jadis, peut-être, le pas joyeux de l’homme avait inscrit en sa demeure un parcours imaginaire ponctué de rituels qui lui donnaient sens. D’un ramassis d’artefacts sans dessus dessous, son appartement avait alors pris le sens et les contours d’un lieu habitable, de celui qu’ensemble, ils auraient pu faire leur.

En un avant-midi, il avait fait su faire disparaître les vieux rideaux de velours brun derrière lesquels elle se gardait cloîtrée en permanence, et les avait remplacés par un voile diaphane qui emplissait le salon de lumière. Il aurait voulu s’en débarrasser d’un coup, mais l’idée du voile lui était venue, comme une concession envers la douleur de cette femme qui avait cherché si longtemps à se préserver des aléas de la lumière du monde extérieur.

Elle s’était d’abord sentie épiée, puis frustrée de n’avoir aucun contrôle sur la succession des ombres avec lesquelles elle devrait dorénavant composer. Puis elle fût frappée d’une stupeur qui dura trois jours et trois nuits. Assise sur une chaise berçante à trente degrés de la fenêtre voilée, elle avait observé le mouvement des ombres qui frappaient les objets, se reflétaient sur le plancher et le mur auquel elle faisait face comme un dernier calvaire. Alors, un instant, elle crut déceler au hasard de la découpe, une silhouette étrange, anachronique. La tête hirsute de son paternel, toute empreinte de la démence à la fois banale et terrible qui le mena inexorablement vers un trépas solitaire.

Il avait donné à sa démarche l’allure parfaite du hasard, revendiqué la terre dans une errance qu’il peignait à main levée, sans l’embarras du cadre, affichant par là son dédain quant à toute velléité de représentation. Décidément, le figuratif n’était pas son fort. Ainsi avait-il légué clandestinement au monde de curieux barbouillis qui attestaient d’une existence sans fard, sans éclat, et surtout, sans attachement aucun. Mais en cet instant de révélation quasi photographique, la lumière grilla soudainement l’ombre du père comme un vulgaire cafard, et le mécréant disparut miraculeusement dans le rien dont il s’était entouré pour aller y mourir, exactement comme il avait vécu.

L’ombre du paternel ravalé par les flots, elle était dorénavant libre de refuser le parcours mortifère que lui commandaient le pouls de son sang et sa lignée. Ce virus congénital la rongerait peut-être jusqu’à la moelle. Mais par l’intermédiaire de l’impromptu providentiel qui mena cet homme jusque chez elle, se dessinait désormais un chemin différent, nouveau et incongru. Ce qui l’avait conduit là n’avait plus aucune importance, l’essentiel était qu’il s’y trouvait désormais, transformant peu à peu le chaos environnant en un semblant d’existence. Du coin de l’œil, elle observait les pas de l’homme qui s’affairait à la cuisine, et lentement, elle se laissa aller à goûter l’odeur de l’espresso préparé avec le soin digne d’un sacristain, et celle des croissants frais apportés du dehors.

Dehors et dedans cohabitaient dorénavant dans ce modèle réduit du monde. Était-ce cela qui menait le parcours des hommes de l’aurore au « matin » ? Depuis longtemps, elle ne comprenait plus rien à la division du temps qui marquait le passage des jours jusqu’à former des mois, voire même des années entières. Mais en observant l’homme au regard bleu, elle eut l’impression fugace de ce que cela pouvait être, de vivre, avec l’incertitude qu’implique le mouvement capricieux du monde, hors de l’emprise des spectres que faisaient planer sur sa tête une satanée paire de rideaux en velours brun.

 

Le jour de la disparition, elle n’y avait rien compris, bien qu’au lever elle avait pu flairer l’imminence de la perte, le drame flottant à travers le degré de saturation d’arômes dans l’air. Il n’avait pratiquement rien laissé derrière, hormis l’ordre suspect où reposait dorénavant chaque objet dans une hantise nouvelle, aigüe. Prés du vase qu’il avait pris l’habitude d’emplir chaque matin d’un bouquet de marguerites blanches, une montre était posée sur la table. – 8H AM.

Les aiguilles demeuraient campées sur leur position, marquant l’arrêt du temps, en elle et tout autour, là où les heures semblaient se perdre dans une marée sans espoir de rejoindre la terre ferme. Le capitaine avait quitté le navire, sa montre indiquant l’heure exacte où il y avait mis pied. Sa torpeur baignait désormais dans une inquiétante étrangeté où corps et âme s’embaumaient à travers d’uniques exhalaisons florales. Le décor oscillait dans la pénombre et le doute faisait valser l’ordre du monde. Des murs, suintait une angoisse sans nom.

N’avait-il jamais existé ? Cet amour naissant, les rituels autour desquels il avait construit, pour elle, une vie à venir, n’étaient-ils que l’élucubration d’un mental prêt à tout pour sauver la succession des jours de leur naufrage ? Dans ce cas, qu’en était-il d’elle ? De cette impression soudaine, la précision des gestes, le lever du corps travaillant de l’aurore au crépuscule, de cette tranche de vie, enfin, où pour la première fois un acte de foi l’avait décidée à habiter les jours, à les faire siens.

Ses mémoires dansaient dans l’ombre des spectres découpés en fines rainures près de la lampe de chevet. Puis, soudainement, les murs et les planchers se mirent à tanguer. Elle trouva refuge près de la porte arrière de la cuisine, assise par terre, face à la table. De ce point de vue, elle pouvait observer les entrailles de son appartement chavirer doucement, au gré du doute qui réactivait le génome E., la tare héréditaire qui la condamnerait immanquablement à l’errance et à la disparition.

Si les fantômes nous hantent, les spectres, eux, transitent insidieusement vers la mort dans des corps en dormance, trottant et claudiquant à travers les jours comme des éclopés ayant survécu par hasard ou par pure mégarde au grand débarquement, à l’empreinte du génome E., ou encore à la Seconde Guerre mondiale. Pour ces âmes errantes, l’origine de la catastrophe importe peu. Alors, les limbes n’attendent plus que le regard se vide pour larguer les amarres et s’y installer de façon définitive.

La journée s’annonçait mal, car à voir de près le visage de la jeune femme, on aurait dit que les orbites n’accueillaient plus qu’une paire de déportés en mal d’un pays d’origine qu’ils auraient peine à nommer. En ces jours de disparition à fort potentiel de noyade, l’allure creuse des vieux dictons se couvre d’une musique silencieuse où, dans un moment de délire, hors du monde, se lisent parfois de sages paroles auxquelles l’on doit savoir s’accrocher sous peine de se confondre entier avec les flots du temps rapace qui savent, en un instant, faire d’un corps d’homme une vulgaire carcasse tout juste bonne à nourrir les charognards ou encore les fours crématoires.

L’homme a toujours eu horreur du vide. Elle aurait pu combler l’espace vacant, glaner ici et là quelques restes d’aquarelles pour colmater les brèches du navire, et tirer de ce ramassis de gribouillis douteux l’espoir de maintenir le cap vers quelque terre en vue. Mais elle fixa plutôt son regard sur les pétales blancs et, lentement, se laissa sombrer dans les méandres de l’horizon voilé, vodka en main. Du moins, avait-elle su appliquer cette notion élémentaire de navigation que connaît tout bon marin dans l’imminence de la catastrophe. Un art du camouflage si perfectionné où les corps en dormance se confondent avec les vagues de la tempête.

En cet instant de transe hypnotique où elle ne discernait plus la jointure entre la plante de ses pieds et le plancher, elle tangua jusqu’au cabinet de toilette dans l’espoir fou d’y trouver le remède qui lui permettrait enfin d’entrevoir la terre ferme. Crèmes et cachets contre les crampes les plus diverses, vagues à l’âme et maux de tête exotiques, tout y passa. Entre deux gorgées de vodka, les malaises s’amalgamaient en une lueur étrange au creux du regard qu’elle fixait comme une boussole dans le reflet du miroir. Ses yeux vert émeraude n’étaient plus qu’algues marines au fond de l’océan. La terre entière l’abandonnait. Elle fixa ce corps insolite une dernière fois avant de l’oublier comme un amant déserteur en pleine apocalypse existentielle. Peu lui importait, elle devait s’attacher à la tâche qui l’attendait.

Le génome E., tare congénitale dressée en barrage contre toute tentative de cartographier mers et terres émergées de ce bas-monde, s’étendait désormais à son continent le plus intime. La vie qu’elle avait menée auprès de l’homme bleu n’était plus qu’un mirage, et le corps qui l’avait mené là, une vulgaire épave abandonnée par un équipage découragé depuis belle lurette devant l’absence évidente de tout système de navigation. Il lui fallait mettre un terme à la comédie bancale de cette descendance fichue d’avance. Ce jour-là, même les baleines aux estomacs les plus galvanisés ne sauraient recracher leurs petit Jonas à temps.

 

Elle dénoua la corde qui pendait à tribord, aux côtés du navire, dans les confins de l’armoire où reposaient boulons, perceuses et une ou deux rallonges électriques. Un simple nœud de pêcheur devrait suffire pour s’élever au-dessus de la tempête et éviter la noyade. Elle s’accrocha à la proue du navire, juste au-dessus du bain, où filtrait dans la lumière l’ombre de l’équerre d’acier qui soutenait l’unique ampoule électrique encore en fonction au sein du navire. Afin d’éviter l’électrocution, elle jeta par-dessus bord fusibles 20P et, par souci de précaution, écrasa 20D du talon, ce qui étouffa instantanément le ronronnement des moteurs du réfrigérateur et le grésillement des phares suspendus au plafond. Elle effectuerait le reste des manœuvres à l’aveugle dans un silence quasi mystique. La nuit tomberait pour de bon.

Elle s’entoura de la corde comme une bouée de sauvetage, savamment placée entre les trapèzes et la C3, vertèbre cervicale de choix pour se bricoler une suspension de secours en cas de noyade imminente. Les humeurs alcooliques aidant, elle lâcha du lest avec la grâce d’un peintre du dimanche avant de se laisser tomber en un interminable mouvement ralenti au cours d’un seul plan-séquence, les bras en croix, prête à s’unir au Saint-Esprit ou encore à Rosa Luxembourg.

Dans un grand fracas expiatoire, l’équerre d’acier et ce qui restait du plafond en gypse céda pour s’unir au plancher. Le choc du crâne émit un son creux et sec, digne de la chute théâtrale d’une vieille ancre rouillée qu’on aurait jetée dans la cale d’un navire. À son réveil, la tempête était passée et elle baignait dans l’écume. Elle rama donc en eaux calmes jusqu’au cercueil familial, chaque membre reprenant sa place au sein du moule qui avait jadis été creusé pour lui. Elle ferma les yeux presque instantanément, hoquetant une prière néandertalilenne ponctuée de gémissements qui appelaient la grâce d’un sommeil comateux auquel même la mémoire du génome E. ne saurait résister.

Mais le niveau des mers s’abaissa et les iris vert émeraude perçèrent à travers les sédiments de sels qui les maintenaient aveugles sous les paupières. Le vent filtrait doucement à travers la fenêtre et le voile houspillait de-ci de-là, battant contre les humeurs grisâtres où se prélassait le gâchis du temps. L’aurore se lèverait bientôt sur les êtres et les choses. Elle pointa l’index vers la porte d’entrée et tira les gribouillis du père de sous l’oreiller. Le chaos environnant tremblerait sûrement, mais les heures passèrent et l’ensemble de l’oeuvre de sa lignée tapisserait bientôt chaque mur de l’appartement, éparpillé en autant de cadres entre lesquels elle avait dû errer pour y cartographier la géographie du monde.

Il était huit heures et de fines lignes découpaient l’horizon encore saoulé de brume. Décidément, le jour prenait son temps. Mais elle n’en avait que faire. De petits Christophe Colomb débarquaient déjà par centaines, envahissant les rues du quartier de leurs cris conquérants. Elle les regarderait déambuler depuis le café d’en face. Entre la table de la cuisine et la fenêtre voilée se traçait la légende qui la mènerait sur la route des Indes.

L’Amérique et ses panneaux réclame l’attendaient à la porte d’entrée. Dans l’air flottait une odeur de fleurs séchées et de croissants frais.

 

Texte   : Marie-Pier Daveluy
Image  : Mark Rothko – mural section 3 black on maroon 1959