Mots-clefs

Carnaval

C’est un café, une taverne, un saloon peut-être. Dans une ville, n’importe laquelle, ici ou là-bas. Très loin en fait. La ville a mis ses déguisements. Chacun se prépare à la parade, la sinistre exhibition des gens du Nord qui sont habités de trolls, de démons, de malfaisants sans joie, une fois l’an, quand l’hiver démord. Les costumes sont des parures pauvres, des reliques grotesques. On chassera le funeste en singeant les oripeaux de la mort, de la maladie, de la laideur… Des jours entiers, on agitera les crécelles violentes et poussera ces cris rauques de la peur qui, ces temps, est revenue. Les masques épris de vidange sont ici, là-bas, très loin en fait et derrière tes maisons, derrière l’angle de cette rue où déboulent maintenant les grinçants de Carême, les chausse-trappes de l’agonie, et le sexe bandé des fouteurs de vis.

C’est le soir. La nuit déjà d’une saison indéfinie. As-tu froid ? As-tu chaud et que viens-tu y faire ? N’est-ce pas trop tard, n’est-ce pas trop d’heures que ta vie a passées, qu’elle a descendu les marches de cette rue et que tu ne fais plus que descendre, depuis, sablier retourné?

Mais donc, tu reviens là. Tu t’en reviens poussée par quoi ? Des souvenirs ou des désirs ? Des choses qui ne doivent jamais être dites ? Toi aussi, tu déguises tes raisons, comme tout un chacun se cache et se voile pour mieux glapir son infâme dans les rues noires de la ville. Tu ne sais pas. Pourquoi le saurais-tu ? Pourquoi le dirais-tu ?

Il y eut un instant, un germe, où la vie s’est mise à descendre, le revers, l’autre versant et plus les jours passent, plus tu tentes d’ajuster ton idée du mitan qui a devancé presque la dernière naissance de ton dernier enfant… Le sablier a empilé sa montagne, ça tu le sais, mais combien d’altitudes, combien de sédiments encore, pour en finir avec ton temps ? Tu rends le gravier prêté, tu le restitues grain à grain, dette inconnue mais intérêts bien là.

Tu entres dans ce café. Des masques y ronflent des alcools inqualifiables. Tu ne sais plus, dis-tu ? Menteuse ! Tu cherches ici cette charnière de ton corps, l’instant, l’instant de ses bras autour, de ses bras sur ta taille, tes épaules. Ici. A qui ressemblait-il, et que cachait-il déjà sous le nu de sa peau ? Tu voyais clairement son visage. Pourtant parfois derrière, un autre se dissimule, encore mascarade parfaite. Et lui, n’était-il pas le plus insidieux mirage ? Tu aurais dû le savoir alors. S’il te montrait sa figure, n’était-ce pas qu’il était déjà bien caché, enfoui, cette longue habitude de porter son absence et de se travestir. Mais étais-tu si naïve que de toucher ses traits t’ait apparu comme un don pur et franc ? Et pourquoi songeas-tu que tu touchais son âme ?

La musique dissone toujours partout et toi alors tu dansais. Ses mains posées sur ton corps. Que tentait-il de savoir des rythmes de ton ventre et des syncopes du sien  en tanguant ainsi, cou à coups? As-tu cru que c’était réel alors que ces jours-là flirtaient avec le monde des mensonges et des contre- vérités, alors que partout les besaces vicieuses, les philtres de sorcellerie, partout, les formules avaient ouvert les portes des ombres, l’autre face des lunes et des mages ? Et toi, idiote, tu songeais, que dans ce foutoir de Carnaval, tu avais l’esprit clair et net et qu’il te parlait l’idiome de vérité ?

Tu reviens. Dans cet identique endroit. Diras-tu que rien n’a changé, quand tu ne crois plus en aucun esprit ? Diras-tu que le temps n’a pas coulé et que cette salle enfumée, de bois et de chanvre, que cet espace si pauvre et étroit qu’il t’avait projetée contre lui alors, détient toujours les armes du destin, les jongleries des petits dieux et des satyres ? Ceux d’un Carnaval qui allait te faire enfourcher de longues pénitences et quelques cloches. Diras-tu que le temps n’existe pas et que depuis sa plus profonde nuit, toujours l’hiver se meurt en tuant des jeunes filles et des innocences… ?

Texte : Anna Jouy
Image : James Ensor, Strange Masks