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Aedificavit 20

Comme l’espace silencieux, ombres appelées qui vinrent ou ne vinrent pas, qui furent invoquées, âmes qui ne répondaient pas, l’oubli, car les mots se découvriront, comme le sable à marée basse. Tel il rêvait de victoires délectables mais perdues dès l’aurore, bien qu’il y fût donnée. Tel il rêvait, silencieux, de réjouir son âme, de la mener très musicalement, que le froid ne soit pas silence.

Parfois un rêve, son violon meurt, ses cordes se détendent, il ne sait les reprendre, l’archet s’y perd, ses passages sont vains. Si le violon était dur comme l’acier : qu’il s’y brise et sa mort serait belle mais rien ne lui résiste, et l’archet se perd, en allé.

Que les mots soient une fête. Et que l’archet s’essouffle, que les pages s’avancent et mènent aux réjouissances. Il voulait une fête et que  l’archet s’envole. Il entraîne, en une place étroite, nous n’y voulons personne. Du violon la voix se relèvera mais personne n’est là pour l’entendre. Il percera l’espace de pure éternité, mais personne n’en prend la mesure. Peut-être une aube abandonnée. L’église est vide, et les ombres s’animent du soleil froid d’hiver. La voix s’étend et ne se reprend pas. Rien ne trouble le nouveau silence, de la voix, de l’archet, le froid les accompagne et ne les brise pas, il leur ouvre l’espace instrumental.

L’archet s’avance sans fin, suivi de la voix inhumaine, aux multiples contradictoires, aux contrepoints multiples ; nulle reprise, l’impossible se multiplie, le temps s’enfuit, en nous laissant dans ce désert. La voix se succède vers le silence. Un visage de pierre l’a peut-être entendue. Elle le détournerait de l’oubli où le temps peu à peu le morcelle.

Ces polyphonies lui ont peut-être échappé et il demeure, aboli dans la pierre, tandis que la voix de contradiction suit les voûtes sans ornement et enchaîne la lumière. L’archet s’essoufflera, la voix s’éprend et percera l’espace attentif. Rien ne lui répondra car la pierre n’a pas l’audace de tels échos. Seul l’archet ose encore se mouvoir, centre invisible et mouvant de l’espace et la voix se meut librement à toutes circonférences.

Qui, venu du silence, s’immobilisera ? Il paraît que des pièges se tendent aux spectres, que les spectres eux-mêmes, loin des ténèbres qui triomphent, glissent imperceptiblement dans l’oubli et meurent aux lendemains. Tel chevalier sans nom dans la salle voûtée, obscure, et résonante, ignorait que le temps s’écoulât, depuis ses croisades, guerres flamboyantes et sonores. Il faisait fi de l’importun, assis, terrorisé, dans un coin obscur et sale. Son manteau de nuit s’arrachait à la pierre pour s’y mieux perdre encore et les ombres menaient une danse muette sans pas qui résonnât, sans adresse nerveuse, sans regards fiévreux. Simplement il passait, passant il devisait de lointaines croisades et de guerres sonores qui pour lui se rouvraient. La chair opaque est triste, sise dans le coin gauche, se recroqueville dans l’inexistence ; le présent s’éloigne de sa présence jamais atteinte, de la présence altérée qui trop réellement étouffe. La voûte soulignée de voix chantée et sous ces voûtes, autres pourtant, le chevalier qui jamais n’en finira de se fondre dans la pierre immémoriale.

Avouez, avouez que des pièges inimaginables vous furent tendus. Que sous vos pas résonnent tous ces sols infertiles et passifs, et résignés. Reconnaissez l’évidence inavouée, la demeure de pierres blanches, refroidies de tous les hivers, et les secrets dupliques, jadis mortels : elle s’étend alentour et retient le pays. Les pas qui jadis s’enfuirent, en allés vers le maître s’entendent au soir profond sur les escaliers. L’usure des marches les courbe. La mousse étire sa morsure sur la pierre blanche et très usée. Présences qui passaient en leur course éperdue, au hasard de la fuite. Il paraît qu’elles s’enfuient, que la terreur règne, que les tourelles forgeaient de rigoureux complots.

Au soir le vent se chargera de taire les exils lointains mais les pierres toujours sécrètent des détresses passées. Parlerons-nous des souterrains ? Ils sont certes dans de fantastiques éboulements mais cela importe-t-il ? L’escalier est une trahison et ses marches très distinctement énoncent vos pas, en allés, vos hésitations vous trahissent et retracent vos séjours, hauteur de la voûte en vertige du jour, fixe et pâle, et vos départs se font, dans des écroulements fantomatiques. L’escalier ne vous arrête pas.

Texte et image (‘Roulement à billes’) : Isabelle Pariente-Butterlin