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Polonais jeune 1946 Blog

Si par hasard, je m’étais souvenu de mes impressions du soir précédent, elles auraient été passagères et balayées par les lettres arrivées, les visiteurs, les questions.

Pourtant, quelque chose de nouveau avait attiré mon attention pendant ces jours.

Je m’étais habitué à prendre aussi le déjeuner au restaurant où j’allais le soir. Dans la lumière grise du jour, l’atmosphère était plus sobre ; le restaurant était banal et manquait de caractère. Sûrement le poêle était-il aussi chaud et rouge, mais tout ce qui m’était apparu si attractif et mystérieux dans la pénombre, sous la lumière des bougies, s’avérait  misérable et mal-entretenu.

Les hôtes n’étaient pas les mêmes que ceux du soir, beaucoup venaient sans intention évidente. Ils n’y mangèrent pas, mais restaient brièvement pour échanger quelques mots avec le propriétaire ou bien ils disparaissaient dans une chambre adjacente dont on gardait la porte bien fermée. Une partie d’eux étaient des fournisseurs ou des créanciers (en ce temps de manque d’argent), mais la plupart venaient pour prendre des nouvelles ou passer des informations.

Évidemment, ils se connaissaient et partageaient les mêmes intérêts, les mêmes soucis. Parfois il y avait tant de monde et de va-et-vient que l’on pouvait se demander quelle était la vraie raison d’être de cet établissement. Était-il un prétexte pour poursuivre d’autres objectifs ?

Un après-midi, un incident, en apparence sans importance, avait suscité ce doute en moi. Un jeune Polonais était entré dans le local, un homme plus haut que la moyenne, bien nourri, avec un visage rosâtre presque anglo-saxon, un peu mal à l’aise et timide, gesticulant comme un étranger. C’était évident qu’il n’était rentré d’Angleterre que depuis peu ; il portait encore naïvement l’uniforme anglais avec les insignes polonais, ne sachant pas encore que ce n’était plus souhaité par les nouveaux dirigeants. Probablement portait-il son uniforme, fier d’avoir accompli son devoir.

Il était à peine arrivé qu’on le poussât déjà dans la petite chambre à côté – suivi, peu après par étape, par plusieurs nouveaux venus – sur rendez-vous apparemment sans  relation avec un seul des autres clients du restaurant. La chambre à côté était petite ; elle me semblait pouvoir héberger un maximum de 12 personnes et ce nombre était bientôt atteint.

Peut-être, je me l’imaginais – il était étrange que personne ne quitte la chambre – y avait-il une autre porte, donnant sur la rue ?

Je payai mon addition, me levai et passai le propriétaire qui se sentit obligé de commencer une petite conversation. En pointant  mon nez vers la chambre, je lui demandai en passant si on y fêtait une réunion de famille et d’amis. Il sourcilla, en faisant semblant de ne pas comprendre ma question et après un moment, vint sa réponse, en riant : « Là-dedans ? Oh non, on inspecte un manteau de  fourrure de martre à la vente » et  sans attendre ma réponse il alla à la porte et l’ouvrit.

La chambre était vide.

Ne comprit-il pas qu’il trahissait ce qu’il voulait cacher ? Où était-ce un jeu ?

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets