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Je me suis éloignée quelques jours et au moment de partir, j’ai volontairement oublié de prendre la pochette de carton qui contient le texte que je retranscris. J’ai beau être convaincue que cette retranscription aurait dû être faite il y a bien longtemps, je n’ai pas voulu le prendre. Non que je sois chargé : l’habitude du voyage allège le pas et le sac. Le strict minimum surnage dans le sac presque vide. On élague. Décidément je ne sais pas pourquoi ce geste me poursuit depuis des mois. 

Effacer, oublier, élaguer, c’est tout un. L’oubli est volontaire. Il a été fait exprès, sciemment. J’ai besoin de faire quelques pas de côté, de marquer le pas, de prendre un détour pour continuer ce contrepoint avec une voix qui fut la mienne. Elle ne l’est plus. Je m’efforce de la rejoindre. Parfois, cette conjonction d’un moi présent et d’un moi passé se fait sans difficulté aucune. Les tessitures de ma voix passée et de ma voix actuelle ne sont pas si éloignées. Voilà évidemment qui est complètement anecdotique et là comme ailleurs le moi ne me paraît avoir aucun intérêt. 

La seule question est celle de l’accès au présent  et de sa difficulté de plus en plus grande : accède-t-on au présent à travers des strates de passé, des voix passées, des postures passées qui font que nous n’avons jamais accès au monde immédiatement mais toujours à travers ce que nous avons été, ce que nous avons voulu, cru, perdu et toutes les tentatives, toutes les esquisses, toutes les ébauches qui ont été les nôtres ? Mais si ce mouvement ne cesse, alors il ne cesse de s’amplifier, et je ne sais même plus comment, à un moment donné, nous continuerions simplement à accéder au monde … 

J’ai besoin de m’éloigner de cette voix qui fut la mienne et qui résonne dans l’absence. Elle est et elle n’est pas la mienne. Elle a été et elle n’est plus. Elle résonne à mes tympans comme une coquille délaissée, et je ne sais plus quoi faire de toutes ces strates. Je voudrais croire qu’il est encore possible de courir vers la mer. Est-il vrai que les gestes s’usent et que les impressions s’émoussent, et que notre moi aussi, en vient à s’émousser ? Jusqu’à ce que nous ne puissions rien faire d’autre que d’accepter ? 

Je regarde encore une fois la lame de ce couteau si usée que le manche la tient à peine, et pourtant elle tient dans ma main, d’un geste sûr, et découpe les fruits et les viandes parfaitement. Elle n’est plus loin de disparaître mais il reste d’elle ce fil d’acier qui fait que, aussi usée soit-elle et tremblante, il n’y en a pas de meilleure et aucune autre ne facilite mes gestes autant qu’elle le fait quand il faut préparer les repas. Il reste un fil d’acier. Et nos présences, tranchantes comme du métal. Effacées mais tranchantes, Il semblerait que ces deux propriétés ne soient pas incompatibles. 

Le présent incise le passé. En lui, il se fait une place en écartant nos rêves et nos pensées, et nos attentes et nos irrésolutions. Je serais bien resté là, tu comprends ?, dans cette nuit d’été et je ne comprends comment les sortilèges se défont si facilement. Si les autres n’avaient pas applaudi, s’ils s’étaient éclipsés sans faire trop de bruit, je serais bien resté là, je n’aurais pas bougé, le vent aurait continué de souffler, et les hauts murs indifférents auraient continué à tenir la note de leur indifférence, cela m’allait très bien, je ne demande pas qu’on fasse attention à moi, je préférerais que les sortilèges patiemment construits ne se défassent pas si vite, et je ne vois pas pourquoi nous serions ailleurs que là, dans cette nuit d’un autre été, à continuer ces gestes et ces propos. Je sais pas pourquoi, soudain, ce qui eut une telle importance s’effaça et il fallut faire semblant de s’intéresser au cours de la vie. 

Je préférerais revenir m’asseoir dans cette nuit d’un autre été, alors même que ce n’est pas possible. Je ne vois pas de raison très nette de préférer le monde qu’on dit réel, et dans lequel on démonte des décors, on les remporte dans de grands camions, qui sur les autoroutes forment des convois et se doublent entre eux. Les spectateurs applaudissent, puis on replie les décors, et on revient à son illusion quotidienne. Je me souviens de ces nuits sans sommeil, dans lesquelles revenir devrait être possible. Les nuits d’avant la fatigue. Je reviendrais m’asseoir là et je retrouverais mes rêves intacts et nous continuerions à nous dire ces phrases que je recopie seulement. 

Alors je n’ai pas pris cette pochette de carton dans laquelle ces phrases sont rangées, et dans lesquelles il m’a suffi de revenir pour mettre du désordre, je ne parviens pas à répéter ainsi la même modulation, et je suis obligé d’y changer quelque chose, sans quoi je disparaitrais sous des strates de passé, je n’aime pas les archives, je n’ai aucune tendresse pour elles, je me suis éloigné de moi, simplement cela, il est bien possible de s’éloigner de soi quelques jours, on devrait pouvoir faire parfois un détour, se tenir à distance de soi, ne pas se heurter constamment à sa présence qui rend seulement si sensible l’absence des autres. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin