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Mentlewicz

Dehors régnait le silence serein d’une nuit hivernale. Plus de voitures dans les rues, presque pas de lumière pour me distraire des étoiles, brillant dans le ciel profond et clair.

Au loin, un piéton attardé glissait de façon inaudible sur la neige devant une rangée de façades aveugles ; son ombre disparaissant entre les épaves.

Parfois l’angoisse assaillit notre esprit de manière inattendue, savons-nous jamais le long de quelles routes elle arrive de notre subconscient ? La réalisation de notre incertitude, du danger que guette notre vie dans notre for intérieur, la question ouverte sur le sens de notre existence. Une angoisse qui peut, soudainement, se détourner en  sens contraire, en un flux qui nous conduit impuissants vers une catastrophe, vers une autodestruction incontournable.

Pourquoi ce réveil en moi d’un sentiment d’impuissance, là-bas,  sous ce ciel étoilé qui avait été si souvent la source de mon contentement et de mon bonheur ? Ce sentiment d’avoir perdu prise sur ma propre vie, livré à des forces inconnues qui ne pourraient mener qu’à la décomposition de mon existence ?

Entre deux ruines, brillait une étoile, avec la lumière froide du désert. Il y avait la quiétude d’un champ de ruines dans les steppes, où la lutte fut résolue il y a très longtemps, où régne la mort, et l’action lente du vent et du temps a rendu une grandeur lunaire au décor qui ne l’avait pas eu jadis, quand y vivaient encore des hommes.

Le décor devant moi aurait dû me redonner le calme, la sérénité, la réflexion du transitoire, mais pas l’angoisse.

Était-ce la clarté d’une vision, d’un savoir que derrière ces murs morts, dans les caves, dans les trous, là, entre les restes de maisons, attendaient des milliers de gens comme moi, avec des rêves et des désirs, en attente du jour prochain, sans aucun espoir ?

La neige collait à mes chaussures, ce qui me gêna en marchant. La froideur pénétra mon corps de nouveau, sous le manteau, le long mes genoux et de mes cuisses. Pas une froideur claire comme le firmament, mais des coups de vent perfides, venant de l’Est, irréguliers, irrésistibles.

Et puis apparut devant moi, en pensées, le visage de Mentlewicz, que j’avais vu dans le restaurant. Son regard interrogatif et le sourire triste, presque contrit.

Je sus du coup où je l’avais vu avant. C’était son regard sous la lumière douce pendant ma dernière visite à Lisbonne, son sourire avec lequel il m’avait dit adieu, sans mots.

Les deux Dembinski menaient la même bataille inégale ? Mais Mentlewicz était en bonne santé, son pas était rapide et vif, et son dos large sous le manteau de paysan en peau de mouton rejetait tout soupçon d’une faiblesse physique.

La ressemblance entre des deux devait être une pure coïncidence.

Dans les ruines de l’autre côté du champ devant mon hôtel, apparut une lueur pâle. Une porte s’entrouvrit. Des voix querelleuses pénétrèrent la nuit. Sonnèrent deux coups de feu. Puis, le silence.

Des disputes de bordel d’officiers ivres, sans importance, ça se passait presque chaque nuit.

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets