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La bague romaine Blog

Dembinski interrompit son récit et continua à  tourner la bague entre ses doigts. Dans la buvette, il faisait presque noir et dehors, il n’y avait qu’une bande rouge dans le bas du ciel, juste assez pour illuminer son visage. Il baissa un peu la tête, avec les cheveux gris poussant en forme de pointe. Il avait ce regard de matou, presque méchant, que je me souvenais d’avant. Il regarda droit vers un point imaginaire dans le séjour, il me semblait penser à Soboljewicz d’une façon rancunière. Puis, un bref sourire moqueur joua autour de ses lèvres et, en s’adossant contre la chaise, il reprit le fil de son histoire.

“Le matin suivant je me réveillai tard, avec une terrible migraine. Naturellement, il avait été une folie de boire autant, le jour d’avant. Je sentais à ma main le poids lourd de la bague. Je n’eus pas le temps d’y réfléchir beaucoup car on vint chercher ma valise. Mais une heure après, dans le train, roulant lentement à travers le haut plateau sec, je pensais: ‘Et si Soboljewicz ne m’avait pas fait une expression spontanée de sa cordialité ? S’il avait voulu transférer, avec ce cadeau,  son malheur, son contretemps, tous les influences mauvaises qui avaient dominé sa vie jusqu’à maintenant ?

J’étais sur le point de tirer la bague de mon doigt et de la jeter dans le ravin, par la fenêtre du train. Mais peu après, cette pensée m’apparut grotesque : son comportement de cet après-midi n’avait été que très chaleureux. Il avait été ravi de notre réunion et les souvenirs abondants ne lui avaient laissé le temps de penser d’autre chose.

De toute façon, était-il possible d’inventer sous l’impulsion du moment un tel dessein diabolique ? Et en était-il capable ? J’invoquai devant mes yeux l’apparition du paysan lent et réfléchi. Je décidai de mettre la bague à l’épreuve.

Quelques jours après, en transit dans une ville portuaire, l’ennui m’avait dirigé vers le Casino. La salle des jeux était pleine; autour de la table ovale se trouvait une foule dense de levantins, portant une grande attention en feignant le désintérêt.

Le croupier  manipula son  râteau avec une grande dextérité. Ce fut la première épreuve : je mis en jeu un montant important, sur le numéro dix-sept et  voilà, c’était le numéro gagnant. Je ne touchais pas à ce qui était poussé en ma direction et la petite boule tomba  à nouveau sur dix-sept. Puis, une troisième fois encore. Je ramassai l’argent et sortis de la salle sous les protestations des spectateurs.  À ce moment, je ne réalisai pas un seul instant que cela avait été en fait une tentation diabolique et que j’ aurais dû me débarrasser de la bague.

Une nouvelle occasion se présenta plusieurs mois après. Des difficultés inattendues m’obligèrent à partir tout de suite vers Varsovie.  J’étais dans une situation pénible. Je devais faire un duel au sabre au clair. On avait stipulé des conditions très lourdes. Je décidai de garder la bague si elle me tirait intacte de ce danger et à nouveau le résultat fut superbe. Depuis, je porte la bague mais franchement, je ne sais pas encore quoi en penser”.

Il mit sa main à plat sur la table, me sourit et se leva. On paya et nous allâmes nous balader un peu, en direction de la mer. Aucun de nous deux ne prononça un mot.

La fin de son récit m’avait bien énervé. Qu’est-ce qu’il impliquait ? Dembinski était un intellectuel. Il avait eu une formation scientifique . Etait-il sérieux? Ou avait-il inventé cette histoire pour  finir une belle soirée ? Peu probable. Pendant la promenade il me vint à l’esprit que son histoire reflétait peut-être une attitude quasi-schizophrène. Peut-être la bague n’était que le symbole de son inquiétude, de l’incertain dans son caractère, d’une méfiance profonde de soi.

On était arrivé à la côte, nous étions sur une falaise d’ardoise. Au-dessous, la mer roulait ses lentes vagues par dessus le rocher noir scintillant. Devant nous, à l’ouest, il y avait encore un brin de lumière à l’horizon. Au-dessus déjà la nuit, on regarda la mer en silence. Dans le lointain, luisait la lumière d’un bateau de pêche qui rentra.

Puis, son visage détourné, avec de l’hésitation et une voix plus douce que normal, Dembinski me fit remarquer :

“Je voudrais bien vous poser une question. Je voulais le faire déjà il y a quelque temps mais je n’osais pas. Pourtant, même si cela ne me regarde pas, je vais le dire : Vous l’aimez, je le sais, je ne doute pas de votre intégrité. Mais elle, est-elle convaincue de cela ? “Pourrait-elle s’en douter ?”, je m’interrogeai l’autre jour quand je vous ai vu ensemble. Ne languit-t-elle d’un peu plus de douceur de votre part – à juste titre ? Ne pourriez-vous pas vaincre votre air revêche et vous laisser aller une fois avec elle ? D’une façon libre et spontanée ?”

Je savais bien de quoi il parlait et, il avait raison. Il me le dit si simplement et gentiment que je ne pus que l’admettre. Il se retourna vers moi et me regarda dans le noir. Du coup on s’embrassa.

Dembinski partit le jour suivant.

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets