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Sahip Ata KülliyesiSepiaBlog

“Ça fait maintenant cinq ans que je suis arrivé en Turquie. J’entrepris un de mes premiers voyages d’inspection vers le Vilayet Konya. Il avait fait très chaud en haut plateau. Le voyage par chemin de fer avait été sec et poussiéreux, et ce que j’avais aperçu dans la petite ville, entre les ruines et les rochers, m’avait déçu (à l’exception du béant haut portail de la mosquée Sahip Ata Külliyesi, qui par ses dimensions me rappelait Ispahan, ainsi que des ruines gigantesques, aveugles, au bord du Grand désert salé). En revanche, j’avais pu être trop fatigué.

Le soir, dans l’hôtel minable, le seul en ville (vous connaissez ces espèces d’auberges et leur état de décrépitude), je jouis du vent frais, assis dans la véranda dans un grinçant fauteuil en osier. L’aubergiste s’était assis en face de moi et me fit la causette.

Au cours de la lente conversation, souvent interrompue, il s’avéra que je pouvais trouver un compatriote dans un des villages au nord, à moins de trente kilomètres de la ville : un Polonais qui y habitait de longue date, toléré par le gouvernement local, une personne étrange et timide, qui s’occupait en suivant de vagues études et enseignait aux jeunes. Il pensait que son nom était Kulski, Jan Kulski – et qu’il pourrait être trouvé sans problème. Dans les environs, il était bien connu de tous.

L’aubergiste revint souvent à Kulski au cours de la soirée, pas directement mais par détours. Il était obsédé par lui, sans expliquer pourquoi. Je décidai de rendre visite à Kulski le jour d’après.

Le chemin, si la route mérite ce nom, était abominable. Ça me prit deux fois plus de temps que prévu, sous un soleil brûlant, à travers des nuages de poussière qui irritèrent mes yeux.

Finalement, épuisé et couvert de sueur, je me trouvai dans une chambre légèrement chaulée, manquant de meubles autres que les plus essentiels. Point de livres, rien que rappelait une ascendance ou un passé, pas d’anciennes gravures de Pologne ou de photographies fanées. Les mouches m’importunèrent; bref je fus bien irrité.

Au début, une femme quelconque était venu, d’un âge incertain, qui me fit remarquer en mauvais français que “Mesheu” n’était pas là mais que l’on était allé le chercher. Son comportement et son manque d’intérêt me firent douter que j’y trouverai bien  un Polonais en chair et os  du nom de Kulski.

Je décidai de ne pas attendre plus longtemps qu’une heure, déjà ennuyé d’avoir perdu un jour, quand soudainement il était devant moi, grand et blond, avec un front large et des yeux un peu errants, peinant de se focaliser sur un objet proche, la bouche et le menton cachés sous une barbe demi-grise, les mains dans la ceinture, avec l’air détendu d’un paysan slave.

J’étais confus. Pas parce que son apparence avait quelque chose de particulier ou d’effrayant, mais plutôt parce qu’il réveilla en moi une image d’antan. Car il était impossible que l’homme devant moi fut Jan Kulski. Il était Thaddeusz Soboljewicz, que j’avais connu superficiellement pendant mes études et qui avait tourné le dos à Varsovie et à la Pologne il y a huit ans pour disparaître sans trace. À cause d’une déception sentimentale, avait pensé quelqu’un.  « Démoralisé », se prononça un autre. Fâché par la situation politique, qu’il estimait fatale pour son pays,  il disparut, impuissant pour y intervenir.

On n’a jamais pu déterminer la vraie raison. Lui, il se tut aussi, pendant ma visite. Et je n’ai pas voulu l’interroger.

La réunion inattendue avec un compatriote, voire un copain étudiant d’avant la guerre, encore à l’époque russe, le bouleversa totalement. Pour lui, absorbé comme il était dans le rythme lent d’une vie de paysan anonyme, le choc de la confrontation avec un passé qu’il avait banni de sa mémoire, était beaucoup plus dur que pour moi, encore lié à l’ancienne Varsovie par maints liens.

Il était devenu impétueux. Exubérant, mobile, riant sans cause, il posait des questions et évoquait des images sans fin sur les trivialités de notre passé, de gens et d’événements qui l’avaient touché apparemment sans que  moi je pus m’en souvenir.  Peut-être, avait-il vécu cette époque d’une manière beaucoup plus consciente que moi. D’où venait donc la démoralisation qui l’avait fait partir.

Je ne sais pas d’où il fit apparaître une bouteille de vodka (inimaginable sur ce plateau d’Asie-mineure à 1200 mètres, entouré par des paysans musulmans), mais dans l’après-midi nous eûmes un repas riche dans la chaleur d’un été anatolien et rien ne nous séparait plus des jours d’antan, quelque part dans la campagne polonaise, à Wilanow ou à Podkova-Kezna, sous une véranda similaire.

L’environnement réel n’était plus là, on était chez-nous.

Vers le crépuscule, après avoir retardé mon départ deux fois, il fallut partir. On s’embrassa debout dans la vigne vierge, sous les derniers rayons de soleil. Il avait les larmes aux yeux et pour moi aussi il fut difficile de cacher mes émotions.

Puis il fit un pas de recul et, par impulsion, tira cette bague de son doigt et me la donna. Il n’attendit pas que je disparaisse à la courbure mais se retourna et rentra dans sa maison.”

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets