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Modigliani Mendiant

Il faut que sa main suffise, suffise à retenir une avancée déconcertée aux bords des flots, départ sans regrets / menaces de trébucher, de glisser : les pas ne sont pas si sûrs. Le secret résiderait ici, le secret découvert, encore et désormais insondable, les pas sont trompeurs, s’avancent et ne s’avancent pas, faut-il le croire ? Recherche de polyphonies, encore et désormais insondables, accomplies et inachevées, qui nous reviendront de ces ailleurs, ou ne reviendront pas. Tels sont les échos, et le cri du noyé qui s’engloutit. Polyphonie, que la main susciterait, retiendrait : sera-t-elle assez forte ? Les siennes la savaient susciter, déconcertant et retenant, revenant. Ainsi s’arrêtaient-ils, aux bords inharmoniques et dans la dissonance sans jamais s’effondrer ; la question n’est plus là, l’orchestre se retire.

Les impressions, les sensations le retiennent. Telle elle aurait pu être, les voix s’expriment, qui sont multiples et le réel n’est pas un monologue, vainement incomplet, où les échos restent muets, les répons silencieux, emmurés, étouffés, où les cris du noyé ne sont pas restitués qui s’abîme dans le réel ; et les échos ne restent pas muets, à ses supplications, à ses révoltes.

Il est temps — il est trop tard, et désormais tout est inutile peut-être ; le noyé se débat, l’orchestre aussi, les mains se tendent, se resserrent, il est temps : il faut à présent entrer prudemment dans l’œil du tourbillon où le mouvement, descendant, nous attire ; on dit qu’il y a là-bas parfois de grands calmes qui laissent atterré, qu’il y a là-bas de grands effarements qui, nous attirant, nous fascinent.

Il est temps, illusion, oui, très douce, il est tard, il est trop tard, tes pas jadis très avancés s’enfoncent et tu n’implores pas.

L’œil du tourbillon, du cyclone — qu’importe à l’indétermination ? : une rue et à son détour, une bouche d’air chaud et putride, pestilentiel, qui remonte le long des chevilles et les briserait de douceur feinte.

Qu’importent les indéterminations ?  Il ne s’agit plus ici de dire, d’entourer de mots vains, prêts à nous abandonner ; il faut étreindre, c’est une question vitale, et nous n’insisterons pas. Qu’importent les indéterminations ? L’air était irrespirable et les pas s’accomplissaient en fragments jusqu’à l’irréversible. À quoi voyait-on qu’il était jeune encore, si cela peut avoir du sens pour lui, si la question de son âge pouvait avoir du sens pour lui, elle se posait sans réponse. Peut-une décelait-on chez lui une violence non éteinte, non atteinte, malgré tout.

Le reste n’est que déterminations sordides, comme souvent. Les plaies béantes de ses souliers, et les écharpes moisies s’enroulant autour de sa tête, telles des bandages pour on ne sait quelle blessure, pour les blessures et les abandons. Ni rémission ni pitié : son regard insulté sous les bandages portait offense à tout passant ; mais n’eût-il pas trop méprisé, et votre tête se fût fracassée contre sa violence, contre toute l’imprécision décisive et les déceptions béantes.

Le mendiant marche sur ses plaies sans pouvoir dire qu’elles sont siennes. Que ses yeux soient crevés, et ses orbites vides, cela n’importe pas, souvenir qu’il vit jadis, ainsi le peintre aveugle sait-il mieux les secrets muets et colorés de la lumière qu’il a rencontrée au fil ténu de son pinceau. Et le linceul noir se teinte étrangement. Fut-il jamais trop tard, et la course l’entraîne vers des couleurs crépusculaires. Il arrive que les peintres se suicident sur un idéal flamboyant. Le mendiant aux yeux crevés, orbites vidées, se saisit parfois de notre mémoire.

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin
Image : Modigliani : Le mendiant de Livourne