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Un an après, au début de l’été, ma base de travail s’établit privisoirement au pays des Basques. Un jour, le matin, en descendant l’escalier de l’hôtel, en route vers la réception, à voir s’il y avait du courrier, j’entendis derrière moi le bien connu, persistant, ‘âlloh !’.

Voilà Dembinski, me fixant du regard, les sourcils en haut, avec un trait moqueur autour de la bouche, satisfait de m’avoir surpris. Il était en transit vers la Pologne et avait demandé mon adresse à des amis, en sachant où je me trouvais à peu près, souhaitant passer un jour sur la côte.

Le jour était beau, sans pluie, et les renseignements que j’attendais n’étaient pas encore venus. On alla vers le nord, en voiture, via Bayonne, à travers les chauds bois de pin où le sol était couvert de fougères, de geais stridulants traversant le chemin vers la mer à Hossegor. À partir de là, une plage large et vierge s’étend vers le nord, sur quelques dizaines de kilomètres et disparaît – bien avant – dans un lointain brumeux et bleuâtre.

La mer y est houleuse et dangereuse, la lumière aigüe et le vent, frais et salin, y souffle dans l’oyat. On y voit rarement un promeneur ou un pécheur qui cherche des épaves de bois, ou quelqu’un qui y est sans raison aucune. Nous étions allongés au bord d’une dune, le menton soutenu par les poings, un brin d’herbe entre les dents, le corps dorloté par le sable chaud et mobile.

De temps en temps on descendit par bonds la pente vers la  mer, courant dans l’eau jusqu’aux genoux, où les vagues nous éclaboussaient rendant difficile le maintien de notre équilibre. Après, le vent séchait la peau frissonnante jusqu’à ce qu’une fatigue  agréable remplisse tout le corps. Le seul désir restant était le repos au soleil chaud de l’après-midi et le léger frémissement d’un doux, presque palpable, coup de vent à travers le dos.

Le soleil n’était éloigné de l’horizon que d’une manipule quand on décida de rentrer. L’eau et le vent nous avait ouvert un sain appétit. Dans une auberge, à côté de la route, pas loin de mon domicile, on était descendu. On y mangea bien, et puis nous nous sommes assis dans la basse buvette, avec une cigarette et une tasse de café, chacun absorbé dans ses propres pensées. Nous fûmes les seuls clients; la patronne alla et vint, en débarrassant et en réarrangeant. Le bruit occasionnel venait de la cuisine.

Le soleil était justement couché et une lueur chaude remplit encore la pièce. Dembinski était assis, se penchant sur la table, les coudes sur la nappe à carreaux rouge et blanche et tripota une bague.

C’était une grande cornaline, taillée en ovale, montée en or. Dans la pierre, translucide comme du miel, ayant la lueur de la lumière du désert,  était sculpté une tête; le profil angulaire d’un empereur romain peut-être, ou le portrait d’un des épigones des Diadoques, avec une couronne de laurier autour du haut front.

“Vous regardez ma bague.” dit Dembinski pensivement, “Moi aussi, et je m’interroge. L’objet est antique, probablement romain, c’était trouvé dans le sable brûlant d’Anatolie. C’est un cadeau  avec une histoire…”

Il se tut, en se demandant s’il allait continuer (je pensai), tournant la bague entre ses doigts jusqu’à ce que le crépuscule l’illumine, et il reprit son récit après une longue pause.

(à suivre)

F.C. Terborgh, La bague (1954), traduction du néerlandais par Jan Doets