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« L’homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l’ermite et au prophète, cet ancien avocat attend dans un bar douteux des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c’est-à-dire qu’il ne peut supporter d’être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès, mais c’est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres.

            Où commence la confession, où l’accusation ? Celui qui parle dans ce livre fait-il son procès ou celui de son temps ? Est-il un cas particulier ou l’homme du jour ? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glaces étudié : la douleur, et ce qu’elle promet. »

Albert Camus, La Chute, 1956. Prière d’insérer

Albert Camus est l’écrivain que j’aime entre tous.  Je le dis sans hésitation. Je ressens avec lui ce qui surpasse l’amour de la littérature, même l’amour d’une femme. Car il est le seul être qui arrive à me consoler et à me réconcilier avec moi-même.

Je ne suis pas à la hauteur de son immense intelligence ou de son talent pour le théâtre ni de son talent d’écrivain. Loin de ça. Je veux dire que quand je le lis, c’est comme si me parle le seul qui me connaît de tout près. Il parle d’un lieu mystérieux dans mon âme et il dit tout ce que j’ai toujours voulu dire, mais ne pouvais pas exprimer.

Donc, mon amour pour lui est une espèce d’amour-propre, direz-vous. Peut-être, peu importe, je n’ai pas honte de l’avouer si vous insistez mais je ne le crois pas.

J’ai eu la chance rare de lire toute son oeuvre dans l’ordre de son écriture, ses romans commençant avec La mort heureuse et L’envers et l’endroit  (tous les deux de 1936/37) et finissant avec Le premier homme, ses essais, ses Actuelles, ses pièces de théâtre. Ses Carnets et Cahiers parus posthumes. Les oeuvres de ses chers amis Réné Char et Jean Grenier. Suis impatient de les relire.

Il n’était pas un homme parfait, pourtant honnête et pur. Sensible et d’une telle lucidité qu’il créait une résonance humaine en un minimum de mots.

Il avait vingt-trois ans quand il a écrit La mort heureuse. Quarante-six ans quand il écrivit Le premier homme dont le manuscrit a été retrouvé dans l’épave de la voiture, en janvier 1960. Ces premiers et son livre final, ce sont les mêmes livres. Quand il mourut, il venait de retrouver le garçon qu’il était à l’âge de vingt- trois, après une longue escapade à la recherche de la vérité et de l’amour. La mort le surprit au moment où, selon ses propres mots peu avant sa mort, il était impatient et prêt de finalement aller écrire.

Je ressens la douleur et ce qu’elle promet. Voilà mon jeu de glaces.

Texte: Jan Doets