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3 11 le fils de la starosteIls avaient choisi la fin de l’après-midi, quand les enfants sont fatigués de leur journée, préparés à la nuit, qu’il leur faut entrer dans le calme, avant le dîner. Le maître et les mères les avaient regroupés dans la salle qui servait de classe.

Les deux vieilles, c’est ainsi qu’elles se désignaient, sont arrivées, et Oksana , bien plantée sur sa chaise, jambes un peu écartées pour mieux se pencher vers les enfants, a commencé à raconter, d’une voix qui s’imposait, appelait

«Je vais vous raconter l’histoire, le début de l’histoire de la staroste.

Il faut que je vous dise : c’était la petite fille, ou l’arrière petite fille, je ne sais plus, c’est si loin, de l’attaman Jean Wyhowski.

Elle avait quarante ans, elle était grande mais déjà courbée par les soucis, le visage mort, les sentiments engourdis. Elle était veuve – on disait que son mari la rudoyait, qu’il était mort de trop boire et trop manger – et propriétaire, ou responsable, de quinze village au bord de la rivière de Teterov, ceux qui sont dans les bois et les rochers, autour de son château de Tryhury.

Elle avait deux fils mais l’un est parti, chez les Zaporogues – il a même changé de nom – et elle s’enferme pour pleurer en pensant à lui, mais ne sourit jamais au plus jeune, Pierre, qui lui est resté. Et je m’en vais vous dire leur histoire.

Le château avait été plein de vie. Pierre, le cadet, aimait l’étude et attirait au château des étudiants. Le fils aîné, Ivan, aimait la chasse, les fêtes, les bons vins, et tenait belle et bonne table pour la jeunesse noble des environs. Il était beau, malicieux, mais généreux et populaire. Sa mère resplendissait de fierté…»

Elle s’est arrêtée, s’est tournée vers Borislava qui a commencé, comme elles l’avaient prévu, hésitant un peu au début, prenant progressivement de l’assurance (Oksana l’avait fait répéter, plusieurs fois, corrigeant sa prononciation, pour qu’elle soit au moins acceptable, jusqu’à ce qu’elle sache son texte par coeur)

«Un jour, après la défaite de Mazeppa – vous ne savez pas qui est Mazeppa ? Vous apprendrez, c’était un héros, un chef libre – elle a trouvé Ivan arpentant à grands pas sa chambre, un papier serré dans sa main, et, sur le lit, sa cassette abandonnée, tiroir secret ouvert. Ils s’enfermèrent longtemps, et puis Ivan est sorti, tenant le sabre de son aïeul l’attaman.

Il fit un don de pierreries au couvent voisin pour la statue de la vierge, devant laquelle il resta longtemps en prière, dans une forêt de cierges, il distribua ses biens à ses amis et serviteurs, embrassa son jeune frère, baisa la main de sa mère qui le bénit, et, à la nuit, après avoir tenu longuement dans ses bras sa mère qui pleurait, il partit sur une belle jument grise, accompagné du vieux Neczaj armé, vêtu, comme dans sa jeunesse, en guerrier, tout droit et rajeuni sur un cheval bai. Ils..»

Elle s’est arrêté, elle a souri, écarté les mains :

«Mais on vous appelle pour dîner les enfants.

L’histoire est longue… Si vous êtes sages nous la continuerons, un autre jour.»

Texte : Brigitte Celerier