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anna

Quelqu’un est mort. Une personne de la famille. Elle sait bien qu’il est de la famille, mais soudain il est mort alors elle ne le connait plus. Il a disparu en un instant du monde. Ils ont dit: il a quitté ce monde. Ce n’est plus personne, plus rien, juste un mot, un prénom qui se détache d’elle aussitôt. Il est mort alors il rejoint l’inconnu. C’est un oncle, qui ressemble à un Sioux, la peau tannée, toujours bronzée. On lui dit qu’il est bûcheron, qu’il travaille dans les montagnes. Que c’est un homme difficile. Il a pris son fusil et il s’est tiré, comme il a tiré des dizaines de biches, de renards ou d’oiseaux dans sa vie. Il s’est pris ce soir pour cible. Il a ouvert la bouche ou le cœur pour une fois? Et il a appuyé. Il se nomme Gachet. Et elle pense que c’est pour lui qu’on a inventé le mot gâchette. Et elle pense que les gens éclatent comme des bulles de savon. Ça lui fait peur.

Tout autour d’elle, on chuchote, on brasse une masse de paroles froides et gelées, qui ont l’air bleues ou vertes mais rien de la lumière. Une masse ombreuse, un brouillard. Les gens autour d’elle causent et leurs phrases se jettent sur elle et puis se retirent d’elle, comme des vagues sur une plage. Elle tend l’oreille, elle ne comprend pas vraiment. Parfois elle a le sentiment qu’ils ne l’aimaient pas et puis soudain ils disent, « Pauvre de lui! Comme c’est triste…» Et tout ce micmac l’embrouille, et la solitude entre en elle, il y a des choses qu’on ne peut donc pas comprendre. Des choses qui laissent ces grands autour d’elle instables comme des radeaux, ballottés, bizarres, incertains. Ils parlent beaucoup et puis se taisent tristes et lourds, lourds comme des masses de chair qui se traînent. Un monde où elle pourrait appeler fort et longtemps, personne ne l’entendrait, jamais.

Ils vont aller là-bas, où l’homme a vécu. Ils vont partir. Alors elle insiste, aller avec, il le faut. Elle veut voir, comprendre. Insupportablement démunie. Les gens sont devenus si étranges. Pourquoi? La tante est là, elle pleure, mais elle crie aussi. Elle est agitée et cherche sans cesse des choses qu’elle dit des explications. Ses mains qui bougent, ses pas dans tous les sens. Et l’autre, le mort qui dort juste à côté. Alors c’est comme ça un mort? Ça a la tête de quelqu’un, la tête de quelqu’un qu’on connait, presque pareille. Presque. Il dort, mais il ne dort pas comme tout le monde. Il ressemble à un coffre vide, un coffre vidé. Une caisse en forme d’humain. Elle le pense après qu’elle a posé sa main sur la main de l’oncle, que c’était dur et froid. Que ce n’était plus une main, mais juste un gant de bois et qu’il n’a pas bronché un seul instant, qu’il est resté sans le moindre petit cillement de peau et de cils et que malgré le murmure incessant des gens tout autour, il est demeuré identique à lui-même, sculpté.

Alors elle a pensé que c’était ça la mort. Perdre ce qu’il y a dedans et ne laisser ici qu’une boîte qu’on dépose dans une autre boîte… Et la peur est venue de se savoir enfermée elle aussi dans un étui, dans une armoire. Dans un tube encore mou mais qui allait un jour durcir et devenir ligneux et raide, comme celui de l’oncle, tireur d’élite de tout ce qui vole léger et souple dans l’enfance.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le huitième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy