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C’est un visage, un simple visage. D’homme. Qui s’est endormi dans ses songes, un jour. Quel temps faisait-il alors? Peut-être une fin d’été, une époque de premiers frissons? L’homme dort toujours d’ailleurs dans les salles fermées de sa mémoire, il est là partout encore. Elle y pense parfois. Ça n’a pas de nom, c’est un mouchoir noué dans sa tête ou dans son cœur. Elle y pense c’est tout. Il est militaire. Il s’est assis sur les escaliers devant la maison, rêveur ou pensif. Elle sent qu’il est triste, qu’il aimerait sans doute être ailleurs. Il est assis et il regarde dans le lointain. Et ce visage aimable et fin, ses lunettes en or autour de son rêve impossible, la trouble et l’émeut… Faire quelque chose. L’idée lui vient. Avec précaution, elle descend dans la grande cave. Quand elle doit y aller, ce n’est jamais pour le plaisir. C’est qu’on le lui demande, qu’il y a des choses à y prendre, de la limonade, des patates… Et moins il est nécessaire de prendre cet escalier sombre et peu engageant mieux c’est. Mais pour l’homme triste qui est dehors, elle y va. Elle veut lui choisir une pomme. Rouge tentation sans doute, mais elle n’a que ça à lui offrir.

Elle la lui tend. Il se réveille de son rêve. Il la regarde, il sourit. Il remercie. Il lui parle doucement, quelques mots qu’elle ne comprend pas. Il parle une langue inconnue, mais qu’importe. Ce qu’il dit est si gentil, comme chuchoté à son oreille, une délicatesse sans nom qu’elle comprend aussitôt. Il la prend sur ses genoux, elle glisse son bras sur son cou et, complices sans paroles, regardant le ciel de cet après-midi de soleil, ils croquent ensemble leur fruit.

Après, il s’en va, ce sont les ordres. Lui laissant un cadeau étonnant, le plus précieux que jamais elle n’a eu, l’impression d’avoir perdu quelque chose qu’on ne pourrait pas dire, comme une indispensable nostalgie de ce qu’on ne peut vivre, peut-être.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le septième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy