Mots-clefs

falling-man-1950

Commencer par le ciel. Pour pénétrer chez lui, pas de meilleur moyen, mais le ciel. Ce qu’il contient d’eau, de choses à l’envers, d’autres fugaces, les voyages qui ne cessent de le barrer. Et donc venir par l’immense. Profiter d’un soir plus vaste, plus rose encore, pour se dire que c’est possible. Dans la beauté, tout semble praticable ; aucune médiation de l’esprit. Avec elle, juste le bond immédiat au cœur du désir.

Par le ciel du soir, avec ses poignées de sel déjà jetées par-dessus l’épaule ; avec cette façon qu’il a eu de s’assombrir et de nous rendre l’intense, l’urgence, et la violence capitale de faire enfin ce que le lendemain nous refusera, à nouveau.

Par le ciel crépusculaire, puisque lucides, on ne fait plus aucun progrès.

Choisir ensuite une ouverture dans le bunker. Pas la large baie vitrée d’une terrasse ni le vitrage panoramique mais cette lucarne qui focalise et cible, cette fenêtre à guillotine, par laquelle il faut prendre le risque de perdre la tête et de payer l’écot de la quête. La croisée dans cette escarpe de la façade, ce guichet riveté de grillages, cet œil scellé entre des briques.

Choisir, une évidence même, ce qui rassemble les faisceaux, qui noue les venins, les fusionne en une grosse aiguille, et puis perforer le verre. S’inoculer dedans, à l’intérieur déjà où l’autre réside, vaccin de reconnaissance.

Errer rapide, fluide, dans les couches de ses respirations. Flairer à la chienne. Ses traces, ses digitales, ses empreintes marqueurs, ce qui le désigne. Et le dé-signer. Est-ce à dire qu’il y a lieu alors de le dépouiller de toutes sortes de choses, d’idées préconçues, de rêves, de projets, d’aller à sa reconnaissance dans le strip-tease des indices ? Ne pas le confondre mais le confondre aussi, objet de la recherche. Rassembler les preuves, les détails, mettre le mouvement dans ses pas, reprendre un à un les gestes de sa statue. Et tenter alors le comprendre en l’ingérant et en nous ingérant.

Saisir ensuite la première faille et entrer. Dedans, son ombre nous jouera encore des tours, on la verra fuir dans les labyrinthes, s’échapper et se dissoudre. On aura beau croire, mais jamais pourtant son identité parfaitement révélée. On devra prendre les routes des sens, chacune, sans doute, nécessaire. Toutes les portes de la cité imprenable encore. Il n’y aura que nous en bouc émissaire, notre missile de bonne foi, notre torpille de bonne volonté. Il faudra frapper ainsi à l’atome, cogner à chacun d’entre eux. Des milliards alors comme le ciel déjà dit, univers retroussé. On se croira arrivés mais il faudra encore les siècles et les siècles d’une seule seconde encore, avant de le connaitre.

Et puis l’énorme chemin parcouru, les stratégies du silence et celles du geste, le montage ludique des figures de l’avenir s’écroulera. Le jeu de nos patiences à terre, achevé, effondré au premier souffle qui entre. On retournera alors une carte. Écrit à l’encre de visite, on lira, étonné et heureux oui, de ces hasards, des voies mystérieuses du dieu, on lira « merci d’exister… ».

Ça nous suffira. Ce n’est pas autre raison ni autre motif quand un soir au crépuscule, on scrute le ciel en astronome chercheur de l’autre et du quelque part.

Texte : Anna Jouy
Photo : Homme qui chavire, Alberto Giacometti, 1950