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Le Major Syvarotka est un nul pour le cinéma. Ça ne le gêne pas du tout. Il a toujours été trop occupé à vivre sa propre vie pour regarder des films. La lecture de romans lui suffit. Tout se joue dans son imagination sans l’aide d’images extérieures. Les seuls films qu’il a vus (tous avant la trentaine) sont les suivants : Le Salaire de la Peur, Some like it Hot, The Apartment et Mondo Cane. Il aurait pu en avoir vu un autre encore, mais il n’a jamais vu la fin de Docteur Jivago.

En effet, le regardant, dans la jungle torride de Bornéo, et au moment où Julie Christie arrivait en traîneau devant une maison gelée, une note tapée à la machine apparut toute au travers de l’écran panoramique du petit cinéma. Elle disait : “Arnaud a une fille”. Cette nouvelle motiva quelque soixante-dix pour cent des spectateurs, lui inclu, à se lever et à quitter le théâtre avec empressement. On allait fêter chez Arnaud, père de quatre garçons, homme têtu “qui avait fait un dernier essai” pour avoir une fille en suivant le conseil de ses amis : porter des chaussettes en laine pendant ‘l’acte’. Quel succès! La surprise était totale, car à cette époque on ne pouvait pas savoir le résultat de tels conseils pratiques avant que le bébé fut bel et bien là et la fille était arrivée plus tôt que prévu.

Le souvenir de Mondo Cane, montrant des habitudes culinaires choquantes, voire terrifiantes, d’autour du monde, fait appel à sa mémoire associative.
Dans ses carnets, il écrit :

C’est en Allemagne que j’eus mes premières rencontres avec certaines nourritures pour moi inhabituelles. J’y ai mangé avec une régularité un “Münstersches Töttchen” (un vrai test de prononciation). J’adorais ce ragoût plein de petits morceaux délicieux. Donc quand on me dit que c’était des fressures de veau, avec une description détaillée des organes immentionnables d’un tel animal, je n’ai pas sourcillé. J’étais ainsi bien préparé pour les testicules d’agneau qui allaient venir plus tard, déguisés et portant des noms créatifs comme “huîtres des prairies” ou le très fin mot français: animelles. J’ai toujours dit que si l’on préparait un morceau de carton avec une telle sauce, je le mangerais aussi.

Lors de ma première visite à un médecin dans la jungle de Colombia, celui-ci me dit “have an ant” en m’offrant de grandes fourmis grillées, enrobées de chocolat. J’aimais son approche directe et en mangeai quelques-unes – et oui – elles étaient délicieuses.

Sarawak 1980

À Sarawak, j’ai mangé les vers de sagou, frits ou vivants directement du palmier (photo ci-dessus) – et les oeufs de cent ans – mais là-bas je suis tombé une fois dans un piège. Je me trouvais à Sibou, une ville chinoise au centre de Sarawak entourée par la jungle, au bord d’une rivière. Avec un ami chinois je fouillais dans les magasins de céramiques antiques (les meilleures j’ai trouvé dans un magasin de lingerie et chez un boucher.) On prit le dîner dans une ancienne ruelle. On avait mis les tables au milieu du chemin, comme en Chine. L’homme et sa femme se parlaient en anglais, car lui s’exprimait en cantonnais, et elle en Fouchow ou Hokkien, je ne me souviens plus exactement. En tout cas une langue chinoise impossible à comprendre pour un Chinois de Canton. On servait un plat délicieux, sizzling venison, “venaison grésillante” sur une plaque en fer forgé chauffée au rouge :

venaison grésillant

C’était délicieux. J’observai de loin mon ami tandis qu’il payait le restaurateur, les deux s’amusaient. En rentrant à la table, il dit : “Nous avons mangé du chien.” Je répète: c’était délicieux.

Depuis cet incident, je me méfie un peu des restaurateurs. Par exemple dans la jungle marécageuse que l’on appelle les Pays-Bas, les autochtones mangent du hareng cru en le laissant glisser dans la gueule. Pas grave. Mais il mangent aussi un objet cylindrique étrange que le plus souvent ils ‘tirent du mur’. Un tel objet s’appelle un “kroket”. Aucun boucher n’a jamais voulu me révéler les détails du contenu. J’ai un fort soupçon qu’il s’agit de fressures indicibles. Mémoire associative.

Tirer du mur

Ma grand-mère m’a toujours dit: “mon petit, on n’est jamais trop prudent”

 

Texte et la photo des vers de sagou (agrandissable) : Jan Doets