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École Villariaz

La maison était rose, c’était un cube bien gros avec au rez- de- chaussée, quatre colonnes, un rien prétentieuses.

Elle avait un toit cassé pour se faire habitable, un grand toit à plusieurs pans et brodé d’un chéneau large en cuivre bruni. En fait, un galetas énorme et circulaire, véritable zone de mystères, fermé le plus souvent à clef, mais que la pluie réussissait à ouvrir pour nous. Ma mère y cachait ses chaussures, ses hauts talons que je mettais aussitôt pour galoper en boucle, pour le beau plaisir de ce bruit de gazelle sur la chape de béton. On y passait des heures, le monde avait là tellement de nouvelles couleurs. C’était un toit fait entièrement pour l’enfance. Un toit qui m’abrite encore.

Sous ces combles, on avait ponctionné deux chambres. La grande et la petite. La petite était celle de la jeune fille au pair, un territoire sans intérêt. Dans la grande, c’était d’abord la place de mon sommeil. Un sommeil toujours tôt et régulier d’enfant repue de vivre. Je n’ai aucun autre souvenir, que ce lit énorme tas de ressorts sous lequel je pouvais me cacher et sur lequel je pouvais sauter. Je pratiquais les deux. Très souvent. On dirait que la sobriété du meuble le réclamait : il fallait m’inventer de l’air et des mirages. Je sautais et je me terrais, à chaque fois surprise et heureuse de ces rapts de réalité. Déjà sans doute, j’aimais me frotter à ces parts de la vie qui n’existaient que la bouche ouverte, hébétée de rire et de peur.

J’abordais le lit avec cette joie de sauterelle. Il avait des rayures bleues et blanches, une toile dont on a eu fait des tenues de forçats. – On comprend mieux comment devenir bagnard de son rêve -. J’accostais les deux pieds joints, et à petites flexions, je tendais et détendais les gros aciers tordus, cachés sous l’enveloppe de tissu. Je prenais une vitesse de gymnaste, je frayais avec le plafond. Le but, c’était de le toucher du doigt, d’y faire cette petite empreinte grasse et de soulever son rire insatiable au même rythme que son babydoll. Et les bras qui s’ouvraient et puis se serraient pour accentuer les pulsions, et le rire qui grésillait tout près de la lampe et des mouches… Sauter, sauter, sauter encore jusqu’au plus insouciant de la nuit.

Chaque soir, entendre aussitôt la contrariété de ma mère. Était-ce la crainte de me voir m’envoler si légère ou était-ce son souci pour ce mobilier qu’ils avaient eu tant de peine à se procurer et que je malmenais dans le cirque des rites de l’endormissement.

Sous le lit, c’était autre chose. Escamoter ma présence, faire semblant d’une mort venue m’enlever. J’ignorais encore la disparition, mais je savais la sensation de tombe secrète qui était sous cette couche. J’y goûtais, la trouvant savoureuse, inquiétante, mais sans le moindre danger. Je gardais le dessous du lit quand me traversaient ces mystères de ciel d’orage, ces conversations incompréhensibles, ces bruits de radios étrangères. Toujours dans des moments d’ouate et de cocon, où j’essayais de ressentir sans doute ma propre réalité. J’allais sous le lit, le monde m’échappait et je devenais quelqu’un. Je percevais avec une acuité spéciale, ma propre réalité et encore plus quand j’entendais qu’ici ou là, on me cherchait… Mon visage touchait le tissu de chanvre et de ficelle du bas du meuble, mon corps si tranquille, ma respiration toute petite et le charme chaud des lumières sur le sol, là où je ne les voyais jamais filer.

Sous le lit, il fallait faire fi de la peur qu’on éprouve à se révéler, l’obligation, forcément, qu’il y aurait à sortir quand, lasse, une voix me menacerait de représailles si je ne me montrais pas…J’attendais avec cette délectation d’être abandonnée et ce désir si pointu qu’on me cherche et me veuille.

Dans la chambre de la maison rose, il y avait encore cette armoire. Je ne me souviens ni de sa forme ni de sa corpulence. Mais elle, une armoire-penderie, c’est tout. Des vêtements longs, des manteaux, des tissus…Tant de choses devaient attendre là, comme des costumes pour de nouvelles saisons. J’y entrai un jour, découvrant soudain que je pouvais m’y asseoir. Peut-être avais-je trop grandi pour le dessous du lit ? Je m’y assis donc, me noyant dans ces personnages sans corps qui erraient là-dedans et semblaient m’y attendre. Ma sœur y entra à son tour. Elle aimait me suivre alors et je débutai pour elle ma première histoire, tripotant les gabardines de mon père, les cotonnades de ma mère, les futaines de l’armée et les foulards en mal de vent. Il y avait là des secrets qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Je tirais la porte. On n’y voyait qu’une trame de lumière et je chuchotais les autres vies qui logeaient dans l’armoire.

Et parfois, quand nous avions des cousins en visite, chacun passait là un moment pour que je lui glisse à l’oreille, comme dans un confessionnal, la dernière aventure de Mangeur de bois et de Papa Ricin, les monstres de la chambre.

Depuis, les saisons passent mais sous le toit de la maison de l’enfance, je vois encore glisser le rai de soleil d’une histoire qui se raconte.

Texte : Anna Jouy
Photo : Jan Doets