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Au camp dans le Delta, on peut s’inscrire de temps en temps pour un week-end libre dans l’intérieur du pays. Dans une ancienne maison de planteur, en bois, près d’une petite rivière féerique, l’Ethiope River. Il y a quelques domestiques en jaquette blanche. Ils prennent soin du petit déjeuner anglais et quelques repas simples. Il n’y a pas de climatisation mais des ventilateurs au plafond,  on dort sous des moustiquaires. Idée coloniale. Somerset Maugham.

Voyage aventureux. Quelques heures par Landrover, fenêtres ouvertes, en mangeant de la poussière, sur un chemin caillouteux de grès rouge à travers les collines, en haut et en bas. En descendant, on voit de loin toujours un petit pont étroit en béton avec des murs solides et d’une largeur suffisante pour laisser passer justement une seule mammy wagon. C’est ici que je fais la connaissance avec un autre sport national : la course de deux côtés vers le pont. Celui qui y passe le premier a gagné. Quand je gagne, très rarement, l’autre, de la colline opposée, arrête son camion à côté du chemin au dernier moment. Avec un très grand sourire et un pouce en haut. Moi avec le coeur en tachycardie. C’étaient des week-ends agréables et bien tranquilles. Dormir longtemps. Pourtant, vers la fin de la soirée, un domestique frappait toujours à la porte et demandait: “At what time shall I knock you, Sir?” (‘À quelle heure dois-je vous frapper, Monsieur?’)

Au bord de cette Ethiope River, j’ai eu une expérience particulière. Près d’un embarcadère, on pouvait voir, à travers l’eau claire comme du cristal, un grand tas noir. Des bouteilles. Ma femme en a attrapé quelques-unes. Elle refaisait surface le nez en sang, car le tas était à une profondeur de plus de cinq mètres. Des bouteilles carrées, hautes, en verre noir, les épaules larges. Les noms des distilleries hollandaises du dix-neuvième siècle étaient pressés dans le verre. Hoytema & Co. Culemborg, van Marken & Co., A.C.A. Nolet Schiedam, African, Boll & Dunlop Rotterdam. Des genièvres hollandais. Témoins silencieux, d’un poste d’esclavage?

Aujourd’hui, chez les pharmacies nigérianes,  on peut acheter encore de telles bouteilles en miniature, bien emballées dans des petits cartons de toutes les couleurs, avec des mots comme Élixir ou Médicament. L’attraction magique du genièvre continue.

 

Texte : Jan Doets