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Isabelle P-B  5 avril 2014

Ce qui fut dit. Ce qui fut. Jadis est un mot étrange, serti de souvenirs. Ce qui fut dit jadis continue-t-il de se propager dans le silence, ou bien s’éloigne-t-il de nous, comme nous nous en éloignons ? Ce qui fut dit, jadis, revient à la conscience, revient en mémoire, s’en retourne, poursuivant sa course sur une orbite que je ne sais pas calculer, et j’ignore quand ces mots reviendront, si un jour ils reviennent, frapper ma conscience. 

Il y eut d’autres cortèges que nous n’aurions pas dû suivre, celui des chevaliers en deuil triomphant s’avance, armures d’or éclatant recouvert du noir funèbre, le serment fut prêté aux jours lointains abîmés lointainement, les chevaliers s’avancent, ils traînent derrière eux les silences fracassés du meurtre et de l’oubli, ils sont fin prêts à s’abîmer sans répit, à briser l’armure éclatante et vide sous la faute lointaine qui les entraîne, et les entrave, et sous laquelle ils succomberont. Ils savent et ils s’avancent.

Et parmi eux, flamboyant de terreur, Hamlet est seul, hélas, et passe sans regards, plus pâle que le rêve, son rêve flamboyant de doute rongé, de remords attendus, Hamlet s’avance et ne s’avance pas. L’autre, éclatant, flamboyant, appelle à lui les ultimes vengeances. Les chevaliers s’avancent vers le deuil et le crépuscule. Hamlet s’avance et ne s’avance pas. Tel spectre guide sa main et d’autres la retiennent dont il ne parle pas, supposant  quelque chaos funèbre, il se replie sur le silence, étrangement car il accomplira ce qu’il faisait.

Je mourrai donc sans avoir connu ces ivresses, accompli ces ivresses : rien ne vibre, rien ne prend corps, qui sait cela ? Rien ne vibre, rien ne prend corps, le reste s’abolit dans le silence, la nuit étouffe, révoltes avortées, dessins dérisoires et lamentables qui passent dans les ténèbres ; je mourrai donc, rien n’y fera.

Qui nous ramènera, noyé, car nous avons connu le lieu extrême des attentes abandonnées, quelle main se tendra ? Oublier les révoltes inaccomplies, les songes imprécis pour peut-être achever. Il faut trouver les mots, ce n’est plus question de formule, il faut trouver les mots, et en conséquence vivre. Hamlet accomplira son crime, ne l’accomplira pas, le doute se parachève, Hamlet s’avance et ne s’avance pas, mains disloquées, révolté contre ces tortures, se heurte à des syllabes tristes :

“Une fille bien jolie
qu’il aimait à la folie”.
Il n’en sait rien, plus rien : est-ce pour être fou qu’il aime ou pour le devenir ? Ces questions l’entravent. Hamlet s’avance et ne s’avance pas. Il vacille.

Devenir fou. Le mouvement est en marche, nous n’en parlerons pas, il faut trouver les mots pour échapper à ces incohérences, échapper à ces questions, ces tortures infinies et brisantes, il faut échapper à ces questions, il n’est personne ici pour l’entendre ou pour dire, aucune chair vivante, rien, seulement le silence et les attentes tentaculaires — et cela se tapit dans l’ombre, il faut s’en retourner et revenir à ses rêves : idée fugace, le souvenir se lasse de ténèbres, à la retenir. Il faut s’en retourner, non pas disloquer ces visions. Du réel s’ouvre un précipice : comment concilier ce qui se nie ; aucune main ne nous retient : est-ce noyade ? Ce serait vraisemblable. Tous ces spectres nocturnes ne peuvent être vains, s’affaler à l’aurore. Tous ces spectres s’avancent et ne s’avancent pas ; ils attendent oublieux d’autrefois. Il n’est pas possible que toutes ces attentes soient vaines. Il faut s’en retourner et ne pas disloquer ces visions. Qu’on les retienne intensément.

Commençons donc, changeons les mots, les rimes et les raisons. Il est temps et cela n’a que trop duré, prétentions vagues. Que les jours sombrent, renaissent. Que le jour se fasse : immense. Prétentions reniées qui ne renaîtront pas. Il fut dit jadis que nous étions, et cela n’était pas: “La vraie vie est ailleurs, nous ne sommes pas au monde”. Qu’y a-t-il d’impossible à cela ? Qu’y a-t-il d’improbable ?

Ces visions qui nous ont traversés s’en viennent à la conscience, et s’en éloignent, et de leur mouvement nous ne sommes pas maîtres. Il n’y a qu’à les laisser faire, les laisser passer, il n’est utile ni de tenter de les retenir, ni de tenter de les écarter. Les lignes en viennent à s’écrire, indépendamment de nous. Nous n’y pouvons que si peu. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin