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josephine

Non, on ne va pas nous confondre. Nous n’allons pas nous confondre, assurément non. Même s’il va falloir que j’enfile ta peau. Que je t’emprunte toute entière, toi, tes os, ton corps boiteux, déhanché raidi. Que tu me loges, m’abrites, me nourrisses. Jusqu’à ce que j’en devienne presque toi. Presque. On ne va pas croire un instant que j’ai pris possession de toi, au point de ne plus savoir qui, finalement, je suis encore. Je suis en corps. Nos visages, nos pensées, notre tournure. Personne ne pourrait croire un instant que dans la penderie des sujets, c’est toi que je vais revêtir, dont je vais profiter, sucer les moelles. Que c’est toi que je vais raconter.

            Dans ma glace déjà, mon visage se superpose mal au tien J’ai des angles qui ne rentrent pas dans ton ovale, pas exactement. Presque. Mais je suis pervertie. Mon autre sang me trahit, il aiguise mes traits et c’est un peu comme la quadrature du cercle, l’impossible équation de nos vies, une tâche inconcevable. Mais nos yeux, nos yeux parfois coulent dans des orbes semblables et ce creux sombre dans lequel ils se ferment sur tant et tant de choses, nos yeux correspondent. C’est ça, c’est pour cela. Le trou immense de ton regard qui peut toujours absorber le mien, encore maintenant, tandis que je ne sais presque plus rien de toi, que ton souvenir n’est plus qu’un papier glacé, heureusement, car c’est bien tout ce qui me reste de toi. L’essentiel, cet instant peut-être où tu me regardes, tranquille et sereine, peut-être parce que tu supposes alors que je ne comprendrais rien et que ça n’est donc pas grave, que ça n’engage à rien et que je ne saurai jamais…

            Je vais enfiler ta vie qui est toute entière dans une robe sarrau, dans la grisaille bleutée des motifs discrets dont on tissait la servitude autrefois. La tienne. Telle que tu me la laisses, vide de confidences et pleine à craquer de tout ce qui va d’une main dans une autre et de ton regard vers le mien. Je vais mettre ce tablier dont je t’ai toujours vu enserrée. Je vais voûter un peu mes épaules et coiffer quelques boucles permanentées grises et noires. Je vais enfiler ces bas opaques couleur chair, je vais mettre tes chaussures de nonne avec des lacets ronds et leurs talons affaissés. Je vais porter tes vêtements gris de femme laborieuse, qui sans fin s’activait à des choses dont on ne sait toujours pas si elles étaient indispensables ou inutiles mais que tu faisais.

            Tu es née il y a longtemps. Morte de même. Tu chevauchais  d’autres siècles, un temps qui ne méritait pas ses femmes, un temps scandaleux dont on dit simplement, pire qu’une excuse, qu’il était ainsi, que c’était une autre époque. Comme si la masse du temps, la populace du temps passé, justifiait ce manque de réflexion alors, ce  «laisser-penser» par facilité, parce que c’était ainsi, partout et chez tout le monde. Ou presque. Tu arrives dans un temps où il y a tout ce qu’il faut pour mal commencer sa vie, pour être dominée et asservie. C’était donc il y a longtemps.

            La maison dans les arbres fruitiers surgit au bout d’un chemin rond. Un peu à l’écart, il faut y aller exprès. Personne n’y passe par hasard. Une ferme, une jolie ferme encore mais sur laquelle le mal vient de tomber dru, implacable. Le malheur a beaucoup de facilité en ce temps-là. Une maladie, un accident, un hiver trop froid, une bête qui crève, une naissance mal faite. Tout est à portée de malheur. L’homme, ton mari qui tient cette maison, vient de mourir. On ne sait pas trop ce qui s’est passé, une faiblesse du cœur, un effort de trop. Il est tombé sur le perron, cognant sa tête sur la pierre de l’escalier en rentrant de l’étable. Mort du coup. Sans un mot, sans prévenir et sans adieu non plus. Tu as appelé, puis tu as crié et pleuré. Les enfants autour. Ce n’est pas que c’est injuste, ce n’est pas que ça te révolte, ce n’est pas que tu refuses. Dieu rappelle les siens quand il veut. Non. C’est que tu vois l’avenir, un avenir court, demain et ensuite la saison. Les bêtes, le champ, la récolte. C’est ça l’avenir, ce quotidien qui appartenait à l’homme et que tu vois devoir endosser. Seule, des petits et un domaine qui se cabre déjà sous le manque de maître.

            Les voisins sont venus bien sûr. Les hommes se sont relayés pour les bêtes, pour la traite, le fourrage, pour que tout tienne encore. Mais c’est pour un temps. Pas pour toujours, pas même pour le mois prochain. La maison dans les arbres, qui a l’air si paisible, un havre d’ombre au milieu des blés mûrs. Les gens ne viennent plus maintenant, ils ont fait ce qui était normal. Mais ce qui est encore plus naturel, c’est le chacun pour soi, chacun ses soucis. Il va bien falloir que tu te remettes, que tu t’engages, que tu te débrouilles. Comme on ne veut pas en faire plus, on trouve vite des raisons. Tu as peut-être mérité ton malheur après tout, tu es trop belle pour que ce ne soit pas puni, et puis on ne t’a guère vue participer aux tâches de la paroisse. De mots en mots, on te coud une réputation. On n’aime pas les femmes seules. On n’aime pas que ça soit libre, que ça soit maitresse de soi. On n’aime pas qu’il n’y ait personne désormais pour te dire ce que tu dois faire, ni te faire plier l’échine. C’est un temps comme ça. Les femmes ne devraient jamais être des héritières, c’est contre nature. Mais voilà, ton mari est mort et dans cette maison, aucun autre mâle ne vivait, aucun grand-père, oncle ou frère. Te voilà libre, indécemment libre. Alors débrouille-toi,  tu n’as qu’à faire l’homme tout entier! Il n’y a pas de raison.

            Et dans la maison qui a l’air si paisible, un havre d’ombres, l’ombre de la mort désormais se faufile dans les chambres où femme tu erres, trainant ta marmaille avec toi, ne sachant comment empoigner ces jours qui ne cessent de passer sans  parvenir à en faire quoi que ce soit. C’est toi, mon arrière-grand-mère, toi, et tout est déjà prêt pour te faire un destin.*

* pour la naissance de celle qui fut ma grand-mère, voir L’enfant de Dieu , article sur ce blog. Joséphine mourut en couches chez les nonnes. L’enfant était adoptée par une sœur de sa mère.

Texte et propriété photo : Anna Jouy