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La tante est sévère, une femme rude, une femme dure, comptant et recomptant ses sous. Elle tient la maison, le domaine, les enfants. Il n’y a rien d’autre à dire. Les gens lui fichent la paix à elle, parce que c’est une vieille fille, parce qu’elle est laide et dure et rude. Quand un homme la rabroue, elle y va de réponses cinglantes. Elle se défend. Il n’y a que ça à faire, être sur la colère. C’est ce que veut ce temps qui fait des femmes capables des monstres, des sortes de mecs avortés, des hors genre. La tante ne sourit plus depuis longtemps, elle porte son masque. Elle s’est outillée pour provoquer la crainte. Ses pareilles la méprisent, les hommes crachent par terre en la quittant. Et les gosses de la belle-sœur qui grandissent droits et muets, sous le claquant de la chicotte, sous le venin de la langue et sous la bienveillance de Notre-Dame de la Providence qu’il leur faut remercier chaque semaine, à genoux à la messe matinale.

La dernière est si jeune. Elle suit le mouvement; personne ne lui a jamais rien montré de différent. Elle n’a pas connu sa mère, son sourire, sa douceur et le chant des jours. Elle ne connait que cette femme rêche. C’est elle, la source d’où vient le chaud, la nourriture, les habits, c’est de là que vient la lumière le soir, les rubans dans les cheveux. C’est de là que tout est toujours venu. Jeanne est comme toutes les enfants, câline et douce. Jeanne ne compare pas, elle vit des bontés rares de la tante comme si toute la vie est simplement âpre et sévère, comme si la vie est naturellement ainsi, à l’image fripée et froissée de la femme qui lui sert de mère. Tandis que ses aînés sentent la révolte les prendre et les dresser contre l’autorité, Jeanne trop jeune et innocente se contente de vivre et de sourire à la vie selon la tante.

La tante comprend la haine aiguisée des orphelins, elle redouble de misères à leur flanquer en guise de réponse. Mais face à l’innocence candide de Jeanne, parfois, elle se prend aussi à ramollir et s’attendrit. Jeanne ne la regarde jamais qu’avec cet amour faible, qu’avec cette confiance parfaite. C’est si stupéfiant que la tante pense que la gosse est une sainte, qu’elle est de cette sorte qu’on doit offrir à Dieu, qu’elle fera une nonne miraculeuse. La tante ignore tout de l’essence sacerdotale de sa petite, si elle avait su, elle l’aurait sans doute haïe, plus que tous les autres à la fois. La tante pense que cette fillette lavera le péché de sa mère, qui a fauté, qui a enfanté alors qu’elle était veuve, du foutre d’un passant, d’un marchand de tapis peut-être venu dans le village avec son chargement de laines et de soieries. Jeanne approche de l’âge où il est temps de se décider. Le couvent saura tester la foi de cette enfant et fera son instruction. Elle le veut bien.

Jeanne devient femme. Elle est simple, elle n’est pas bonne pour les choses mystiques, elle n’est pas douée pour les répons, elle est pauvre. C’est une orpheline. S’il fallait faire de chacune de ces filles des sœurs, des enseignantes, quelle histoire! Mais surtout, surtout, dans le couvent on ne sait que trop bien qui est Jeanne, de quel sang, de quel terrible péché elle est issue et comment sa mère en est morte, que Dieu lui pardonne amen. Autant de raison de ne pas accepter ce noviciat bien trop encombrant. Il vaut mieux qu’elle devienne mère à son tour, qu’elle épouse le monde, qu’elle expie la mort de sa mère en souffrant elle aussi des tripes et du sexe. Qu’elle en crève s’il le faut, justice serait faite et une fin aussi à cette terrible histoire de veuve dévoyant un homme de Dieu, saleté de saleté.

Je ne sais presque rien de cette vie de Jeanne, comment elle a grandi, la forme de son corps, son allure de jeune femme. Je ne sais presque rien de ce qu’elle ressentait ou de cette ambiance de vie si ce n’est ce mélange étrange d’amour et de haine dans lequel elle baignait, le soin attentif de la tante et le mépris qui suintait d’elle en même temps, face à ces mômes qu’elle n’avait pas conçus ni mis au monde mais qui lui avaient été remis comme si c’était à elle en plus d’expier les fautes des autres, leurs erreurs et leurs absences.

Jeanne parfois lâche quelques confidences. Je pense qu’elle va me raconter mais elle se reprend bien vite. Elle ne veut pas salir la mémoire de cette femme qui l’a élevée comme si elle était sa mère, c’est-à-dire du mieux possible. Elle dit pour l’excuser, qu’à l’époque on n’aimait pas les enfants comme maintenant. C’était normal d’être battu, c’était normal de se taire et d’obéir. C’était comme ça pour elle et pour tout autre bien entendu. Alors pourquoi dirait-elle du mal de la tante? Si celle-ci n’aimait pas les enfants, elle n’était pas la seule. Jeanne connait trop bien le prix de la vie, la dureté de son temps pour porter un jugement.

Texte et propriété photo : Anna Jouy 

L’enfant de Dieu du 6e de décembre 2016
Joséphine du 17e de janvier 2017
Jeanne du 29e de janvier 2017
Le dernier article sur Jeanne paraîtra demain, 31 janvier 2017
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