Mon corps est convenablement assis devant l’ordinateur mais ma tête est déjà sur les routes. Des choses bougent en moi. Quelque chose de neuf se prépare. Il existe un autre territoire. La fatigue des jours, je ne la ressens plus. Le système ne gagne pas à tous les coups. Il faut le perturber pour commencer à exister, savoir poser sa différence. Je me sens encore jeune. Il me reste la dose de folie nécessaire à délirer dans les franges des déserts.

Je ne jouerai pas les victimes expiatoires. Sans moi les objectifs à atteindre. Sans moi les évaluations annuelles. Sans moi la mesquinerie de bureau. Sans moi les vieilles rancœurs. Sans moi les rêves mutilés. Je n’ai pas encore capitulé. Une ardeur nouvelle me pousse à délaisser le triste pavé pour me jeter sur les routes. Il me reste des montagnes à gravir, des dunes à dévaler. Il y a encore un monde à gagner. Mes jambes sont robustes, mes forces presque intactes. L’heure est venue de remettre mon corps en voyage.

Viens
Comme on mange et se lave
Avec des gestes plus vieux que soi

Je prendrai tes noms, tes langues, entre mes mains
Je prendrai les tics goudronneux de ta mémoire
Changés en eau
Et tu boiras

Repris par l’ancienne fièvre, j’étale une carte détaillée de l’Afrique sur le faux parquet du séjour. Remontent aussitôt les souvenirs d’enfance à me projeter des journées entières dans les cartes IGN de mes parents pour m’enfuir et rêver. Me revient aussi l’image du corps penché de l’enfant dans le Voyage de Baudelaire, l’élan vital qui, à la clarté de la lampe, palpe le tracé des reliefs, des fleuves, des côtes, des frontières. La fenêtre du séjour fait un rectangle de lumière sur l’Océan Indien et l’Afrique de l’Est, du Sud de la Péninsule Arabique au Nord de Madagascar. Instinctivement je pointe du doigt l’Ethiopie. En quelques minutes, l’itinéraire est tracé. De Suez je naviguerai vers Port-Soudan, puis Djibouti. En Éthiopie je trace mentalement une large boucle. Je passerai par Aksoum, Gondar, Lalibela, Addis-Abeba, pour ensuite me diriger vers Harar. Je poursuivrai le fantôme d’Arthur dans les ruelles blanches, piquerai un somme à l’Hôtel de l’Univers, inventerai les traces qu’il aura laissé pour toujours me remettre en mouvement. J’ai besoin d’énigmes pour avancer. Enfin, je m’enfoncerai aussi loin que possible dans le désert du Danakil. Dînerai à la clarté d’un croissant de lune oublié de tous, indemne, hors d’atteinte, enfin maître de mon temps. Je parlerai aux pierres, aux ombres immobiles. Je m’efforcerai de redonner vie aux signes. Le vrai voyage est un poème.

être là, comme cet arbre, comme ce caillou. ni plus, ni moins
célébrer ce qui se tient là
aimer, aimer tout de suite
merveille que de vivre ainsi

La fuite. Le train de tous les instants. Les brefs éclairs qui nous justifient et nous gardent jeunes. L’idéal sans trop y croire.

et les fragments déchirés qu’on emporte pour que ça ne pèse pas trop dans le sac de toile
et les soleils vifs qui font battre le sang
et les rencontres véritables qui nous laissent une trace d’éclat
et les pépites qu’on laisse au bord des routes
et les infimes fêlures qui font basculer de l’autre côté de la nuit

La chance m’appelle. Elle a changé de côté. À nouveau je me mets à y croire. À nouveau le frisson du vide, les risques, les beaux risques qu’on prend pour ce qu’on croit être le meilleur. À nouveau l’ivresse de trancher net tous les liens. À nouveau la joie de faire mourir les choses qui émoussaient mes sens. Le voyage me débarrassera des faux plis que j’ai pris à force de prudence. Maintenant qu’une grande partie de mon destin est tracé, maintenant que le pire a été identifié, j’entrevois la possibilité d’y échapper. Ça ne dépend que de moi. Je dois me transporter ailleurs, et encore ailleurs. Aller toujours un peu plus loin, vers la lumière, toujours plus de lumière. Jouer au fugitif. Disparaître à nouveau. Dans un hôtel borgne du quartier de la gare, dans une maison blanche au bord de l’eau, dans la clairière de mon enfance au bout du sentier, dans le vert des collines, dans une cabane abandonnée quelque part entre l’Ukraine et la Pologne, dans un grand hangar soyeux vers le nouveau souffle, dans la poussière d’or du soir quand le ciel s’invente et que les nuages projettent de grandes ombres. Là-bas réapprendre l’aventure. Une aventure à hauteur de ma jeunesse revenue. Ça ne fait que commencer, toujours ça ne fait que commencer. Dans ce vieux monde figé, j’éprouve la nécessité du jeu et la joie de la lente dérive. Le désir de reformuler le bonheur par toutes mes fibres. Enfin débarrassé de mon ego, contempler l’immensité du paysage, du haut des dunes l’océan au ralenti, les yeux brûlés de soleil. Toutes les vies à la fois. Le moment est venu de laisser le temps s’étirer.

À poursuivre le soleil, à fixer longtemps les restes de brume qui s’effacent à l’horizon, à regarder infiniment l’horizon pour soigner ma mélancolie. Ce n’est pas une question d’espoir. C’est une question de ferveur, une question de risque pris au départ et de pari tenu sur la longueur. Aussi une question d’air qui vient aux poumons, drôle de bouffée qui manque habituellement et d’un seul coup m’envahit, à l’improviste. Il s’en est fallu de peu, j’allais oublier de sentir et de respirer.

Nous devenons nos lieux, nos forêts
Nous devenons ce qui s’emporte
Se retient
Se raconte
Et au-devant
Toujours devant
Tu t’entre-ouvres

Dans la langue du pays, j’apprendrai le nom de l’eau, du feu, le nom du ciel, de la terre, le nom des arbres. Je m’assoirai au bord des routes, des chemins. Je regarderai les gens passer. Je poserai un regard calme sur le monde. Ce sera la vie en plus vrai.

Je voyagerai presque sans contrainte pour la dernière parade. J’emporterai ma fièvre sous le bras. Chaque jour j’éprouvai la distance parcourue, vivrai à l’écart pour aller au-delà, fantôme à la recherche d’autres fantômes. Il y aura ces apparitions qu’on croit voir au crépuscule et ces terres qui émergent au-dessus des nuages dans la lumière de l’aube. Je resterai déchiré jusqu’au bout, là-bas brûlerai mes dernières illusions. Et quand il s’agira de s’en retourner chez les vierges mères blafardes, dans les landes et dans les mares, je me déroberai crétin, forcené, définitivement à côté de la plaque. Les vieilles sorcières et leurs obscures tendresses finissent toujours par régler leurs comptes.

Texte/Vidéo : Gwen Denieul & Marine Riguet