Honoré-Daumier-1

Comme tant d’autres, mon cœur s’est mis à grossir, il a les poings obèses. Un encéphale bourré de chagrin et des malles de colporteur portées le long des oreillettes, bijoux formidables. Comme tant, le cœur mien se prend pour l’unique, imposant et impérieux. C’est le cœur tyran d’un corps servile. Il pompe à tour de force la vie, manivelle, réa, derrick. Tout est bon pour exploiter le gras de mes muscles et les tissus mous de mon crâne. Le cœur dominant combat à coups de cornes tout autre cœur qui franchit son domaine. Mon cœur gros ne tolère aucune dépense gratuite, il est sans partage. C’est un cœur prétentieux nourri d’exigences.

J’ai ainsi le privilège des malheurs et des tristesses, je suis d’une race exclusive, au royaume des plaintifs, personne ne peut me dépasser. Je suis le meilleur de la douleur, le meilleur de la morosité, le meilleur du pire. Je suis ce cœur énorme, qui interpelle les autres pompes, ces modérés du geste, ces pense-petit, ces pharisiens pingres, comptant leurs avoirs avant que d’en écorner pour moi une part infime.

Croyez-moi, avoir au centre de sa cage un tel fauve rugissant, apporte bien des avantages. On n’imagine pas combien la compassion est alors facile à lever, combien nombreux sont les bénévoles prêts à vous donner heures et écoute, comment certains s’offrent à votre aide comme ils marcheraient à genoux sur les dalles des pèlerinages, rien qu’au bruit de votre lamentation.

Je me plains, je renouvelle régulièrement mon répertoire. Me plains de mon corps embouti de souffrances, des gens qui me regardent de travers, de ceux qui ne me regardent pas. Je me plains de devoir me plaindre. Je fais payer à mes alentours l’injustice qui m’a été faite.

Dans la gare ce jour, je suis massivement assise dans le self-service café croissanterie. Je parle fort. Mon cœur en a besoin : il vient de tirer au comptoir des oxygènes, une bonbonne de 100 litres de bon air. Va-t-on me servir oui ? Ne voit-on pas que c’est la moindre des choses ! Je prends à témoin les voyageurs mais j’ai beau marmonner, élever les décibels, personne ne bouge. Ni les employés du bar, ni les clients qui m’entourent. Y-a-t-il encore des âmes parmi nous ? Ne suis-je plus à plaindre, que ne se jette-t-on à mon service ? J’ai le cœur obèse. Ce n’est pas une vie. Et ce petit malingre, qui me regarde en souriant, qui tape sur son ordi en me dévisageant, finira-t-il par avoir honte de ne pas m’être serviable ?

Parfois, on croise sur son chemin de ces gens visiblement déshérités par la vie mais qui ont dans leurs attitudes un quelque chose d’imprécis, qui révèle en vous le pire ! La froideur.

Détestant le monde, ils soulèvent en vous la même aversion à leur endroit. Je ne sais pourquoi, vous ne retenez d’eux que ça : vous n’avez pas réussi à les aimer.

Texte : Anna Jouy – Illustration : Daumier