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Woman reading a letter, by Johannes Vermeer

Femme, tu me ressembles, n’est-ce pas…? Penchée, attentive dans le secret de ta chambre, cabinet de lumières, tu cherches le soleil, tu vas apprendre, tu veux savoir.

Tu l’as attendue peut-être cette lettre, tu l’as espérée peut-être, et la voilà, t’extirpant de toi-même, de la lourdeur, de la pesanteur de qui tu es. Tu la tiens haut contre toi et je devine ainsi l’importance que tu lui accordes, tes mains ouvrant les parenthèses de cet instant figé entre deux autres: ce que tu ignores encore et ce que tu vas savoir.

Tu te penches pour lire le message, tu ouvres ton corps pour recevoir la nouvelle, disposée pour ce qui arrive.

Tout le tableau s’enroule autour de ce cœur de papier entre tes doigts, pareille blancheur, pupille immaculée au centre de l’image… Et toi aussi, jeune femme en vareuse bleue, au ventre rond portant l’avenir, tu baisses la tête vers ce feuillet, si concentrée, emplie d’une émotion enfantine et fragile, ta bouche légèrement ouverte sur ce temps arrêté.

Peut-être épèles- tu chaque mot, peut-être est-ce ardu et éprouvant de lire et chaque phrase déchiffrée est-elle une récompense à ton effort?

Peut-être es-tu en train de la relire, osant abandonner tes tâches pour t’y replonger…

Peut-être

Il t’est si souvent donné de revivre cet instant, de revivre la surprise, l’émotion de cette missive arrivée un jour dans ta maison, chaque nouvel admirateur de Vermeer t’obligeant à recommencer ou reprendre ta lecture à nouveau devant lui.

Le temps n’a plus d’importance, tu es d’accord?… N’est-ce pas ce que Vermeer t’a offert, en te demandant de prendre la pose ce jour-là? Il a mis au mur la carte des œuvres du passé, l’état des lieux de ce qui se transforme, quand on enroulait l’eau dans les voiles des moulins, parchemins liquides, pour la confier à des bras de bois et de vent. Et puis, il a mis dans ton ventre la rondeur de tous les jours qui viendront, après, après la lettre.

J’arrive devant toi, jeune femme en bleu lisant une lettre, et peut-être n’est-ce donc que le temps, le sujet du tableau, que le temps passé de cette carte, que celui qui est en toi, qui me crées et m’enfantes, te regardant si loin dans ton futur, et que l’instant présent de ta lecture qui se fixe et demeure suspendu…

Oui, peut-être que c’est l’a-temps-te, le sujet de ce tableau? La si importante et cruciale attente…

Et puis, si tout n’était finalement que dans ce peut-être, cet insolvable peut-être? Car je ne saurai jamais rien , car je n’entrerai pas dans le secret du tableau: je ne lirai jamais ta lettre jeune femme, je ne saurai jamais son mystère, ce qu’on y dit, ce qu’on t’annonce, si c’est important, aimant ou triste, si ce qu’on t’écrit n’est guère plus qu’une commande, une liste, s’ il s’agit d’amour et quelle forme il a pris alors?…. Tout comme la vie.

Oui, pupille blanche au centre de la volute vitale, de la spirale de l’existence, c’est peut-être toi le sujet du tableau. Tout ce qui est inabordable, tout ce qu’on devine ou pressent ou imagine et qui ne peut jamais s’éclairer ni de mots ni d’aucune sorte de lumière.

Et n’est-ce pas le sujet central de toute œuvre d’art?

Tu me laisses si émerveillée de la simplicité et de la fulgurance de ce que tu racontes des artistes.

 

Texte : Anna Jouy

reprise de 13 août 2014