Qu’est-ce qu’un prophète ?
Un pauvre dévoré par un ver.
Qui ne fait que trembler et mange de l’amer.
Qui ne peut échapper à cette dévoration.
Qui ne possède plus, même ses propres mots.
Un parleur qui dit le contraire,
mais pas comme tout le monde.

 

Jérémie

Le bilan. Qui peut le faire ?
Celui d’une vie. Tout a passé si vite.
Et l’on n’a rien compris. L’inventaire :
un rameau d’amandier, un chaudron qui bouillonne.
Bien peu. Équipement de déporté.
Pour l’esprit, pour la route.
Je n’étais qu’un enfant, et je le suis encore, depuis
que tu me penses, moi, ta jeunesse par les chemins.
Ils n’ont pas voulu d’elle, ta parole pourtant.
Et pas voulu de moi. C’est triste, un vieillard sans personne
entre les pages du journal. Au dehors, pour les autres,
mais en dedans, c’est pure joie. Ça se lamente,
il faut bien dire le temps, et la blessure.
Dur labeur d’annoncer les ruines et le massacre
des petits, la douleur des mères.
En passant.

J’avais soif, souvent, depuis le jour où tu touchas
ma bouche. Peur aussi, contre ton mot, de crier
aux oreilles l’amour de tes fiançailles au pays du verger.
Ils marchaient derrière l’Impuissance, et moi derrière toi
sur une terre stérile. Ma part, l’obscurité.
Ils m’ont jeté dans la citerne de la nuit. Là, encore,
résonnait ton cri, ce cri terrible qui traverse
les mondes, ce cri démesuré de ta voix, qui brise l’univers :
ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive.
J’ai passé la contrée ténébreuse, au milieu des ânesses
en rut, parcouru la Vallée où sous les arbres verts
les amants se donnaient. Je suis blessé
de la blessure. La plaie qu’on panse à la légère.
En riant. Et se disant qu’au soir, quand les lions
rugissent, l’on humera le vent. Je suis l’homme blessé.
Mais un feu dans ma bouche.

Mon cœur, vase manqué, pot difforme.
Que les sécheresses ont fendu. Je suis tombé
entre leurs mains. Cœur en exil, déporté.
Si vide, et si plein du malheur épousé.
En moi, je suis épouvanté.
Mais c’est de ta tendresse que ce destin
je l’ai reçu. Ce destin d’être là quand on est de si loin,
d’un ailleurs étoilé. Mon cœur est en exil
de ta beauté. Mais dans les deuils, ta joie. Dans le sang,
ton sourire. Moi, qu’on dit triste, qui mal augure,
qu’on a plongé dans un boyau, qui de l’Écrit
demeure le plus solitaire, je suis émerveillé
de ta présence. De ta fidélité.
Cette fille qui cherche tous les mâles sauvages,
cette nation, que veux-tu, c’est ma chair.
Ma chair ouverte et pâle sous le joug du désir.
L’amour de mon éternelle jeunesse.

Je suis resté. Mais le cœur déporté, en exil.
Seul au milieu des ruines. Et l’âme séparée.
J’avais dit tout ce que tu avais dit. J’ai parlé.
Puis suis entré dans la citerne de l’oubli.
Emmuré, loin de ma chair aux yeux crevés.
J’ai fini d’exister dans une fosse profonde.
Ah ! que n’ai-je pris le train de Babylone.
J’ai vu partir les convois pour la nuit.
Après cela, vivre est pire.
C’est triste le visage d’un vieil homme, caché
derrière les pages d’un journal. Les traits d’un
revenant de nulle part. Un délaissé.
Qui cherche un nom sur une liste, dans le fond
d’un couloir. Qui a un peu d’espoir.
Mais je vais disparaître. On m’emmène.
Au-dedans, c’est pure joie, parce que je serai consolé.

18-19 septembre 2009

 

Texte : Serge Marcel Roche