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Vermeer L'homme et la fille riante

“Je ne saurai jamais rien , car je n’entrerai pas dans le secret du tableau: je ne lirai jamais ta lettre jeune femme, je ne saurai jamais son mystère, ce qu’on y dit, ce qu’on t’annonce, si c’est important, aimant ou triste, si ce qu’on t’écrit n’est guère plus qu’une commande, une liste, s’il s’agit d’amour et quelle forme il a pris alors?….”, écrivit Anna Jouy hier, dans son “Peintre, regarde-moi … 3, peut-être, la femme en bleu lisant une lettre, Johannes Vermeer”.

Mon regard latéral sur elle : Anna Jouy saura. Son texte me fit me souvenir que j’ai retrouvé cette lettre il y a vingt-cinq ans, pendant mes recherches généalogiques de ma famille. Pas de peut-être, mais bel et bien d’être. Voilà les mots en plume d’oie que j’ai lus, écrits dans le style de graphie si élégante de cette époque.

“ Riga, Livonie, le cinq décembre 1662

Mon Anna chérie,

J’espère que cette lettre vous parviendra bientôt, car je sais que vous êtes malade d’inquiétude. Je vais l’envoyer par courrier à cheval à notre agent à Dantzig d’où elle partira par bateau.

Comme nous l’avions craint, ce dernier voyage de l’année a connu des difficultés et des retards et l’hiver est venu quelques semaines plus tôt que d’habitude. L’eau saumâtre du Nord de la Baltique s’est congelée déjà, tandis que nous étions en train de charger du bois ici, à Riga. Mon bateau De Waterhondt (*Le Chien d’Eau) est coincé dans la glace. Il faut forcément attendre le printemps.

Je suis sain et sauf, pourtant j’ai des soucis, car je pense chaque jour à ce que vous m’avez avoué le jour où nous nous sommes dit ‘au revoir’: que vous étiez heureusement  enceinte.  La plus belle nouvelle possible pour nous, mon Anna Claesdr, mais je me souviens trop bien de ma soeur et de ma cousine, toutes les deux décédées à l’âge de dix-huit ans, à la naissance de leur premier et donc dernier enfant. Coûte que coûte, je veux être à vos côtés pendant l’accouchement.

Nous avons célébré la bonne nouvelle avec un verre de vin rouge que j’apporte toujours de Bordeaux . Un moment merveilleux, vous étiez radieuse dans votre nouveau corsage en or. Moi, je portais mon chapeau neuf reçu la veille de mon affréteur pour confirmer notre contrat de transport. En dépit de notre bonheur, nous avons parlé aussi du risque pour vous et de notre accord prénuptial qui commence avec les mots “« dans la certitude de la mort, mais dans l’ignorance de la date de celle-là … » …

Au début, le voyage s’est passé comme prévu. Le bon Dieu nous a donné du bon vent et De Waterhondt nous a menés à la Rochelle à temps pour recevoir des précisions de l’agent. On ne savait pas encore au moment du contrat où charger le sel, à Bruages, Oléron ou Saint-Martin ? Finalement, on l’a fait à Oléron. Heureusement, il ne m’a pas ordonné de le chercher à Setubal en Portugal comme avant ! Mais au lieu de décharger tout le sel à Dantzig ou Königsberg comme prévu, l’agent dans la taverne hollandaise de notre cousine madame Duyffgen Huijbertsdr aux péages du Sund, a changé les ordres et m’a dit de le faire en deux parties, à Stockholm et puis à Riga où j’ai chargé des grandes grumes de bois pour transporter à Amsterdam.  Et voilà la raison du retard.

J’espère que votre père Nicolas Reyersz vous a bien aidé à nous déménager de notre village, le Beets,  vers la Velthuys (‘maison dans le champ’), notre toute nouvelle ferme dans le Beemster, le nouveau polder gigantesque drainé par ses quarante-trois moulins à vent dont treize se trouvent tout près de nous. Espérons que le bruit ne sera pas trop fort ! Comme je vous l’ai expliqué, il fallait choisir ce lieu parce que c’est près de nos terres anciennes dans le vieux polder du Haut Beets.

Comme vous étiez émerveillée par la différence entre les niveaux de l’eau, entre celui du Haut Beets et celui du Beemster quand nous nous y sommes baladés l’autre jour , quelques trois mètres…  !  Vous me fîtes remarquer :  « je me balade dans les contradictions naturelles des terres et de l’eau. Il se peut qu’un liquide coule plus haut que le pré d’à côté ; il se peut que des vaches broutent les dessous de la mer… ». Vous partagez bien le don des écrivains, je crois, mon Anna, vous parlez comme une sirène.

J’espère aussi que notre vieille carte de Hollande et Frise d’Oueste n’a pas été endommagée pendant le déménagement et a trouvé un bon lieu sur le mur près de la fenêtre de la nouvelle maison. On aura bien besoin de cette carte. Pendant les derniers quarante ans il y a eu tant de changements dans notre paysage, tant de nouveaux chemins et nouvelles digues …

Je ferai de mon mieux pour rentrer bien avant mai quand arrivera le bébé. J’ai décidé que, contre la tradition, nous allons nommer le premier d’après vos parents – donc: Nicolas si c’est un garçon, Nicolette-Marie si c’est une fille. Je sais déjà que vous serez d’accord, vous m’obéissez toujours quand il s’agit de belles propositions.

Je suis impatient de vous retrouver en bonne santé,

Votre mari,

Signature Jan Doets

Jan Doetsz de la Beets, navigateur et Maître (aux côtés de Dieu)

Texte : Jan Doets

reprise de 14 août 2014
Notes :
1 ‘Schipper ende Meester’ veut dire : capitaine
2 la carte au mur peint par Vermeer est identique à la carte détaillée “NOVA ET ACCVRATA TOTIVS HOLLANDIAE WESTFRISIAEQ.(VE) TOPOGRAPHIA (‘Nouvelle et accurate description de la topographie de Toute Hollande et Frise d’Ouest’) fait en 1620 par le Géomètre Officiel Balthasar Floriszoon van Berckenrode, en fait dépassée quand Vermeer fit ces deux peintures parce que plusieurs autres polders avaient été développés entre 1620 et 1650. Mais le Beemster (1612) et le polder du Haut Beets (d’avant le 14ème siècle) y sont bien visibles. Attention : le nord de cette carte est vers la droite.