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Odd Nerdrum

J’assiste à ton apparition.

Autour, le monde est bien noir. Où suis-je ? Une chambre, un tombeau ? Où est-ce que je t’attends, bougeoir dégoulinant à la main? Suis-je dans un autre temps, une autre vie ? Impossible de le savoir.

Tu redessines l’espace de la nuit et je suis là, dépouillée de mes repères, si inutiles pour te regarder.

Reviens-tu vraiment d’entre les morts ? Faut-il te voir ainsi, surgissant, torchon opaque ravivant l’obscurité, ton visage lavé et relavé d’une douche cireuse ? Tu es sous une sorte de voile, comme si le songe n’allait pas pouvoir affronter le réel et qu’il te faille ce tulle factice pour adoucir la violence de ton sang, le risque mortel de rejoindre les vivants. Un voile de lueurs sur ta face.

Tu remontes de la nuit comme un cadavre revient d’en-dessous de la noyade. Habité de savons, de ponces matières avalant la lumière.

Ton visage dont la présence ne peut s’affirmer que de multiples retouches, par petites prises de lumière est tendu vers moi.

Pour revenir parmi les vivants, il t’a fallu faire tant des compromis, entre rêve et illumination.

Il t’a fallu longtemps pour apprivoiser l’aveuglement, t’y habituer à nouveau. (Ce sont tout autour des pénombres d’une époque de chandelles) car ce qu’il y a en toi, n’est pas de mon territoire mais des terres du sommeil et des épaves de la nuit.

Tu tiens, n’est-ce pas, à rester ainsi à la douane des deux mondes, passe-muraille et cerbère, vociférant de silences vers moi, criant que la vie est ailleurs et que tu en gardes la porte ?

Tu as les lèvres ouvertes mais ta bouche nait sans effort, lâche, indépendante. Le souffle ne peut que circuler, sans les fracas des dentales, sans les sinuosités de la langue ou les bruits de bottes du palais. Le souffle, les restes de l’eau, quelque sombre parole… On appelle ça prophétiser. Tu lâches ainsi ta respiration. On amène un miroir pour constater ta mort mais il y a de la buée. On craint alors que tu ne caches un cri, comme une épilepsie de feu sournoise derrière ta gorge.

Je ne sais tout comprendre mais c’est ce que tu veux, une circulation sans passeport de l’arrière-fond de ton corps, des granges internes, jusqu’à mon désert, là où je suis muette, harassée de ton étrangeté, m’interrogeant sur toi.

Et puis ton regard… Oh ! Piège du mensonge. Non bien sûr !tu ne dors pas, non bien sûr, tu n’es pas dans l’aphasie asphyxiée d’un délire… mais bien là, présent, tapi dans l’éclat de ton œil ! Derrière ce masque d’huiles et de textures, derrière cette folie suggérée, peinte, derrière Rembrandt, tu me fusilles et me cloues d’une pointe de jaune et de blanc, ton regard.

La seule lumière que tu veux bien n’est que celle qui habite chaque chose comme un secret. Le reste ne mérite que l’aveugle absence de la couleur.

Tu me montres. Rien d’autre. Car tout est toujours illusions et dans ton œil, de plus loin encore sans doute, tu m’observes t’observant. Tu me montres et je me vois jouet du temps et de la mort.

Texte : Anna Jouy

Reprise de 30 juillet 2014

Image : Odd Nerdrum, autoportrait
Informations : http://fr.wikipedia.org/wiki/Odd_Nerdrum et http://www.nerdrum.com/ »>nerdrum.com