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North Korea

Bien avant que je ne doive vraiment rendre mes images, combien de poèmes et de paroles revenues à la poste restante?  Poésie à cultiver le vent et le désert. Fléchée bien avant ; c’est écrit dit-on mieux. Est-ce  un temps à se taire ou alors à chanter en chœur, bruit du troupeau qui ânonne?

Je mets la pompe en route. Puiser à la pédale, l’air et le battement de ventre. Le jour passe par les guiboles, le massage des grands fessiers- et les petits on en fait quoi?- chercher en acte l’éveil, mettre en maux le verbe matinal. Pédaler, essouffler, essorer les poumons. Qui a dit qu’on parlait mieux après l’effort? Et lâcher son bol de nuit comme tombent les flocons de cette avoine et les fessées. Les lèvres à l’estomac ou le contraire. Je sors par la porte, sans rêve à mettre au tapis. J’ai visité des tableaux blancs, des mémoires noires, des au-deçà sans parfum. La mornerie sans plaine où je ne pense même pas avoir pensé. Nouvelle nuit perdue quoi, dans laquelle je n’ai pas avancé d’un pas, pas développé de projet au javelot, pas attendu de train qui passe (Freud ! va coucher!) pas fait la grue de gare. Pas reprisé ma voix avec du fil de Mahler non plus, il n’est plus temps de printemps. Je baigne, je trempe comme de la lessive bien raide attend dans ses détergents la voracité des poissons nettoyeurs. Je me souviens juste avoir fermé les yeux dans le silence total, dans une robe taupe avec un nœud et des agrafes sur la poitrine. Où est la tombe de l’espérance?

Pas sûr qu’il y ait encore pour nous des sacs de grandes chances, des tirages de dés à profusion. Le hasard n’existe pas mais où sont nos désirs prospères, nos envies de bouffer de la vie. Où sont mes croyances sans équivoque: je ferai l’amour, je ferai l’amour, je ferai l’… Avec toutes ces charges de joie et de triste violence. Il suffisait alors de lancer dans le ciel cette rage de vivre pour que tombent des colombes et des pains bénis. Mains tendues je recevais, et dans ma paume qui en brûle toujours, des baisers autant que je pouvais dire encore encore encore… Ce n’est pourtant pas l’aube qui manque, ce n’est pas la lumière qui “mé-crée”, ce n’est pas le jour qui enterre. C’est mon manquement de parole et de chant, ce manquement de la voix qui feutre la vie et la rend aussi imperméable qu’un métal, aussi raide que le squelette dont je suis labourée. Qu’ai-je à prétendre créer et mettre au monde si je ne désire plus dire? J’en vois tant qui suturent avec des frénésies paralytiques leurs lèvres vives… Alors maintenant oui, le temps s’installe, prend corps et forme, gonfle de l’ogre et du tyran. Le temps, terriblement la mort, surgit dans ce trou, mon absence de poésie. Le temps vorace monte car la vie a horreur du vide. Le temps qui n’est que cette ombre portée de tout ce qui ne peut apparaître. Le temps qui dans sa forme finale, son ultime chrysalide laisse la mort sceller gestes et verbes et poser son petit catafalque sur mon ancien désir.

M’en sortir toujours avec des pirouettes, des bras en hélice, des danses de la pluie. Fuir dans un morne brouillard tout ce qu’il y aurait à dire et que j’aimerais n’avoir jamais même rêvé. M’administrer le silence à la cuillère à poison, une pour papa une pour maman,- allez ouvre la bouche petite que je claque tes lèvres une fois pour toujours- ! Scories de jours balayées d’un revers de godasse, pastels et fusion sous le tissu gris de la manche. Tout doit-il disparaître ?

Tiens on me la joue à la Russe, roulette, balalaïkas serviles et domptées… ! Tu me vois sauter l’Armée rouge?  Ce temps passé à ne rien dire bâtit si solide ma mort.

 

Texte : Anna Jouy