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Han van Meegeren 1924

“Derrière ce masque d’huiles et de textures, derrière cette folie suggérée, peinte, derrière Rembrandt, tu me fusilles et me cloues d’une pointe de jaune et de blanc, ton regard”, écrivit Anna Jouy hier, dans son “Peintre, regarde-moi 1”, sur le peintre norvégien Odd Nerdrum.

Mon regard latéral sur elle : son texte me fit me souvenir du peintre néerlandais Han van Meegeren. Pour lui, le seul mot à remplacer dans la phrase d’Anna serait : Rembrandt. À remplacer par Vermeer.

Dans sa jeunesse, Nerdrum (né 1944) fut influencé par Rembrandt et Caravaggio. Cela le mit en confrontation avec ses contemporains et professeurs. Pour des raisons similaires, van Meegeren (1889-1947) n’était pas pris au sérieux – il n’aimait pas l’art moderne des années 1920 et admirait les maîtres néerlandais du 17ème siècle, surtout Johannes Vermeer de Delft. Curieusement, comme Nerdrum, il souffrait d’une grande distance émotionnelle d’avec son père.

Nerdrum a qualifié personnellement son œuvre comme étant kitsch. Par contre, van Meegeren se sentit méconnu et avili quand son père et les critiques déclarèrent son travail kitsch. Il décida de se venger. Il aspirait à devenir peintre déjà pendant sa jeunesse. Son père le décourageait, voulant pour lui un carrière d’architecte. Chaque fois que le jeune Han était surpris dans l’acte de peindre, son père lui faisait écrire les lignes de punition suivantes : “je ne suis rien, je ne sais rien, je ne peux rien” … Van Meegeren obéit à son père et étudia l’architecture à l’Université Technique de Delft de 1907-1913.

Il abandonna ces études et commença une carrière de peintre, qui le mit rapidement en conflit avec les critiques, les éditeurs de magazines d’art de son temps et ses collègues.. Il déménagea vers la France, où il vécut de 1932 – 1938 dans un château à Roquebrune. Là, il expérimenta en secret les matériaux et techniques des peintres néerlandais du 17e siecle. Il créa une peinture dans le style et la technique de Vermeer, qu’il appela ‘Les disciples d’Emmaüs’. Son idée initiale était d’attendre les louanges des experts puis de dévoiler que c’était lui qui l’avait peint. Son choix de Vermeer était rusé car son ennemi, le critique fameux Abraham Bredius et quelques uns de ses collègues avaient argumenté qu’il devait exister maintes peintures de Vermeer inconnues, cachées en des collections privées.

Disciples d'Emmaüs

La peinture fut reçue par le monde artistique et muséal comme une grande découverte. Les experts la déclarèrent authentique et la peinture fut vendue au musée Boymans van Beuningen à Rotterdam pour un prix record. Van Meegeren aimait les femmes et une vie luxueuse. Il changea alors d’opinion : il continuerait à peindre des Vermeer et bientôt des Frans Hals et Pieter de Hoogh de son invention. Ci-dessous : “La femme sotte” de Frans Hals, la peinture authentique à gauche, l’invention de van Meegeren à droite.

Malle Babbe

Van Meegeren continua de peindre pendant la guerre, des Vermeer surtout. Il décida de tromper les Allemands. Son coup de maître fut un Vermeer, “Le Christ et la femme adultère” qu’il vendit à Hermann Goering pour la somme astronomique pour l’époque de 1,65 millions de florins.

Christ et la femme adultère

Ce coup lui fut fatal. Quand les Américains confisquèrent les peintures de Goering après la guerre, la piste d’investigation conduisit les investigateurs vers van Meegeren. Il fut arrêté et fut sur le point d’être condamné à dix ans de prison pour avoir coopéré avec l’ennemi et vendu des trésors nationaux. Il décida qu’assez était assez et déclara au juge qu’il avait peint le tableau et maints autres de Vermeer. Il fut finalement condamné à une année de prison pour ses activités de faussaire.

Depuis, il a une certaine popularité chez les Néerlandais, qui aiment en lui l’escroc rusé et surtout qu’il trompa avec succès les Allemands. Le Musée Boymans, qui cachait, après la confession du peintre, ‘Les disciples d’Emmaüs’ dans leur réserve, ont maintenant une salle dédiée spécialement à van Meegeren, avec ‘Les disciples d’Emmaüs’ et quelques autres de ses ‘inventions’ les plus réussies.

 

Texte : Jan Doets
Reprise de 31 juillet 2014
Images : Han van Meegeren, autoportrait, 1935 – ‘Les disciples d’Emmaüs’, ‘Malle Babbe” , ‘Le Christ et la femme adultère’
Sources : plusieurs sources hollandaises. Regarder aussi (en français): http://fr.wikipedia.org/wiki/Han_van_Meegeren