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ce serait - 50 - un départ

Ce serait un week-end en mouvement, une de ces dates où le désir ou l’obligation de migration, de plus ou moins grande importance, sont, par convention et quasi officiellement, partagés par la plupart.

Une de ces dates où il est si délicieux de rester tranquillement chez soi, en ayant l’impression, de surcroit, d’être vaguement résistant.

Ce ne serait pas un train prestigieux, ce ne serait même pas un TGV, mais leur contraire.

Ce seraient quatre ou cinq voitures allant tranquillement d’un nom à l’autre, le long du Rhône, quatre ou cinq voitures débordantes de paquets, valises, téléphones, ordinateurs, vieillards, bébés et individus d’âges intermédiaires.

Ce serait debout, à côté d’une série de sièges occupés, un groupe qui regarderait, ou verrait simplement, sans y faire attention, chaque fois que les yeux se lèveraient au dessus des livres ou écrans, où l’image trouverait le chemin de la conscience, se succéder, au dessus des bagages entassés le long des vitres, des cultures, des haies de cyprès perpendiculaires à la marche du train et au lit des vents, des cabanes ou des villas, quelques fermes dans le lointain, et le feston des collines bornant la plaine.

Il y aurait un ancien jeune, crâne ras, blouson de cuir réellement usé, un dragon tatoué sur une main, perdu dans les percussions qui filtreraient de l’embout fixé dans son oreille, celle qui ne portait pas d’anneau, et sa bouille ronde qui s’était faite gracieuse quand il s’était levé pour laisser sa place à une femme avec bébé, en affirmant d’une voix où chantait un peu d’ail, de soleil, de rochers sur la mer, «c’est pas grave».

Il y aurait, entre Arles et Miramas, immobiles, impassibles, statufiés, deux travailleurs saisonniers d’outre Méditerranée, visages gris et secs, rides sans âge, et les quelques mots rapides qu’ils échangeraient.

Il y aurait une belle jeunesse, moulée dans son blouson, son short en jean sur un collant de laine, tournant le dos aux valises, aux garçons qui passaient d’un voiture à l’autre, s’appelant, riant, pour parler à sa copine qui, elle, était assise. Il y aurait la grâce presque enfantine de son visage, et leur dialogue qui passerait des garçons, d’autres, pas de ceux qui passaient et qu’elles ignoraient – d’ailleurs elles n’avaient, cela devait être évident, pas entendu l’appréciation lancée par le petit blond tout à l’heure – qui passerait donc de garçons ou des niaiseries de journaux people à la joliesse de leurs impressions sur un spectacle vu avec leur classe.

Il y aurait une petite vieille, qui s’était affichée comme telle, le temps qu’un autre ancien jeune, plus maigre que son voisin actuel, mais par ailleurs semblable, s’occupe gentiment de sa valise, il y aurait donc une petite vieille préservant en elle le plaisir de retrouver un peu de sa famille, s’inquiétant vaguement, parce qu’elle ne savait faire autrement, du petit retard, parce qu’elle avait peu de temps à Marseille pour changer de train, et tentant de se choisir une ferme, une maison, pour y loger ses rêves.

 

Texte et photo : Brigitte Celerier