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rocking chair

L’inquiétude viendrait de l’inconnu. L’inconnu, ce royaume ingérable sur lequel on espère qu’un roi des coupes règne et impose ses mains. D’une espérance sans raison, d’un envisagement sans fondement et qui ne savent, malgré leur force de persuasion, rendre l’inconnu plus amène.

Pourtant, je m’inquiète de ce que je sais et qui pourrait surgir. De cette silhouette dont l’ombre emplit la venelle, de ce virage caché qui retient son fantôme, de cette croisée de regard qui fait ciller le mien, de l’apparente longueur et du rejet dans l’ourlet, de l’heure qui passe, de la route qui pourrait conduire aux mêmes endroits malgré le détour.

Je m’inquiète de me voir inamovible statue sur un socle du Jardin des Plantes. Je m’inquiète de cette mémoire, qui habille le présent d’un papier de vieilles fêtes. De cette mémoire cartomancienne qui inscrit l’avenir d’un tarot et dont le jeu de hasards ne serait que des rappels de facture.

Je m’inquiète de la routine qu’il faudrait briser. Changer de nom, chaque semaine. Déplacer les meubles, se faire une teinture ou varier le menu des oiseaux. Tomber par terre dans tous les angles de la maison et regarder l’espace. Couper la soupe, dormir à l’envers. Devenir un homme. Monter en ville et descendre chez moi. Dormir la nuit. Aimer peut-être une fois. Ne plus se reconnaître dans la glace, se vouvoyer, se rendre justice. Durant un certain temps. Alors ce rapport de permanence vient déposer contre lui-même, change de camp, se déporte dans l’opposition.

Je m’inquiète de l’habitude. N’est-ce pas ce tournevis qui enserre la vie dans un mur de lamentations quelconque ? Je sens tourner l’aiguille sur le disque et se répéter ad æternam le chant. Parfois je crois entendre une infime variation, comme un trémolo plus éloquent, une nouvelle lenteur dans ce passage vocal? Ou alors n’est-ce pas ce décalage, là, soudain entre voix et orchestre qui semble lever à peine mon sourcil d’interrogation? Habitude qui tourne la tête, saoule le cerveau et la raison. Retourne si vite. Devrait étourdir et de fait, oui.

Roue de hamster fou. Pédalo sur la dynamo des énergies, sans même que l’on s’en rende compte. L’habitude produit les watts nécessaires à quitter le centripète et le convergent. Énorme éolienne dressée sur le toit de la maison, le vent spectral comme un pavillon blanc. L’hélice, inexorable puissance pour fendre les labyrinthes et les murs de sa vie, s’est mise au labeur. La toupie sort du monde, le rotor soulève et arrache les arbres les meilleurs à leurs racines.

Je m’inquiète. Me dis que la peur est à l’intérieur de soi, quand je demeure et parce que demeure… Désormais, comme chaque jour, je pince mes rites sur la corde à lessive. Je joue le même golf à remplir d’un club de nécessité. J’étends mon tapis de prières sur le balcon de la bise. Je récure mes états d’âme d’une cire bien lisse. Je noue l’exploit avec celui d’hier et perdue dans mon jardin de buis dorés. Je récite grain à grain les suppliques anti-trouille. D’avant en arrière, petit balancier de la crainte et de la vie qui bat. Assise sur mes petites vertus, mes miroirs aux acquêts mes réserves de noisettes. Assise et repue, obèse de mes inquiètudes, face à la mer les pieds dans l’eau en état de latence parfaite et définitivement alanguie.

 

Texte : Anna Jouy