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Matthias L.

Mes parents ne recevaient pas. Allez savoir pourquoi ? Peut-être nous trouvaient-ils trop nombreux autour de leur table dans l’ordinaire des jours ; la fratrie était grande, bruyante et mal dégrossie. On parlait de ce qu’on ne connaissait pas, on dégoisait, on ricanait, toutes ces choses qui font aux parents le rouge au front et l’instinct asocial. Parfois cependant, pour compenser ou pour nous tremper dans des bains communautaires, ils mettaient sur pied le pique-nique de famille, mais pas n’importe laquelle, la famille élargie, celles des oncles et tantes et des cousins et cousines. C’était un monde en soi puisque ma mère avait écopé d’une grosse quinzaine de frères et sœurs, tous prolixes faiseurs de mômes devant la vie. C’étaient les huitantièmes rugissants. On faisait du feu, des broches tournaient, des chaudrons mijotaient sans fin. Les oncles étaient un peu ivres, les femmes à leurs échanges et nous, nous nous faisions donc à l’idée des belles humanités.

Par esprit de contradiction bien sûr, pour « faire mon intéressante » comme on dit par ici, je reçus souvent et beaucoup quant à moi, ouvrant ma maison à de nombreux amis mais gardant aussi cette nostalgie des liturgies de famille au soleil de pleine campagne. Et puis, l’occasion me vint de renouveler cette jolie habitude, lorsque j’emménageai dans cet appartement isolé à la montagne et dans lequel je vécus une dizaine d’années. Quand le jambon fumé de l’année était prêt à être mangé, je lançais l’invitation de l’été et je voyais débouler alors les amis que j’accueillais sur l’énorme terrasse de ma chaumine. Le propriétaire de cet endroit adorait cette idée à laquelle il donnait son accord et sa pleine présence. Il était décorateur de théâtre et il travaillait pour l’énorme Matthias L.., franco-suisso-berlinois adopté par les grandes salles parisiennes.

Le décor est planté, la table mise, le soleil absolu et jovial et c’est l’heure de l’apéritif. Les hommes en bras de chemise, les femmes chapeautées, les enfants court-circuitant les discussions en courant fort. Le ton est délicieusement à la fête. Et soudain, on m’annonce l’arrivée du grand, de l’immense Matthias L. Le propriétaire me demande entre douceur et gêne, s’il est possible de lui trouver une place, de l’inviter à l’agape amicale, de l’accepter à ma table. Bien évidemment, je suis sensible à cette demande et j’accepte naturellement l’arrivée de cet hôte inattendu.

Mais voici l’homme, lourd phénomène au profil cinglant. Il traverse mon salon, que dis-je, il pourfend, se dirigeant en conquérant vers sa place à la table. Il ne salue personne, ni ne tend la moindre main, ne daigne aucun signe, ni aucun regard. Il s’assied, sans plus d’attention envers ces fichus « peouzes » avec qui le voilà devoir partager un repas. Je le sers, le dessers, je l’abreuve et l’inonde de mon Chiroubles fraternel. Aucun merci ne franchit le bavoir. Le grand-père adorable qui lui fait face, homme passionné du bonheur des planches, ne se doute de rien. Par bribes, il écoute Matthias exposer ses soucis de grandeur à son décorateur. Après un certain temps, il ose…

  • Ah ! Je vois… Vous aussi vous aimez le théâtre ?

On s’étrangle dans le gras du menton.

Matthias L. quittera les lieux laissant sa « kolossale » trace… d’inculte savoir-vivre. Et moi , éberluée au fond d’avoir eu à ma table une personnalité hors du commun – comment peut-on croiser ainsi sur sa route de tels grands hommes alors qu’on vit loin de tout – et puis sifflée d’une si effroyable grossièreté.

Mais quelque temps plus tard…

coupdur

Ce qui est bien dans ces fermes isolées, c’est qu’on ne se sent jamais en danger. On a une idée du monde qui est simple directe et positive. Personne ne peut vous vouloir le moindre mal. Quand je quitte la maison, je ne ferme pas la porte. A quoi bon. Elle est tirée, voilà qui suffit. Ce jour-là en revenant chez moi après un après-midi passé ailleurs, je m’aperçois qu’on est rentré dans la demeure. Je vois des traces au sol. Sur la table du salon, des restes de repas. Une bouteille a été ouverte et bue. Une assiette traine aussi, contenant quelques peaux de saucisson et des miettes de pain. Un papier écrit à la main est posé par-dessus.

« Je passais j’avais faim. La porte étant ouverte je me suis dit entrons. Après j’ai vu la bouteille et j’ai eu soif. Et j’ai trouvé ce saucisson dans votre frigidaire. Il était bon. Je ne signe pas. On ne s’est jamais vu. Merci beaucoup. »

Je me suis rappelé la terrasse, l’art appliqué de salir la fête.

J’ai relu ce mot simple et délicat et tout me paraissait juste et normal.

Texte : Anna Jouy
Notes sur Coup dur : http://loisirs.lagrue.ch/uploads/archives/2001/01.05.15/article4.htm