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Il s’était résolu à quitter la ville dans un geste d’autorité poivrée. Il n’avait pesé ni le pour, ni le contre. Il aurait eu des comptes à rendre à son employeur, ses amis (ceux avec qui il partageait des soirées devant un film policier et des rangées de verres) et ses compagnes, éphémères, qui toutes lui offraient d’abjurer son corps dans des draps délavés.

Il touchait aux limites d’une vie qui emplissait son agenda mais le vidait de lui-même. Longtemps, il ne voulut rien voir de la réalité creusant un trou dans ses viscères, imperceptiblement. Tout au plus, ressentait-il parfois une douleur dans la poitrine. Comme une sensation d’étouffement. Il se jurait alors d’écraser sa dernière cigarette et de broyer dans ses mains le paquet cartonné. Mais il n’en faisait rien.

Il se jetait à corps perdu dans l’agitation des journées. Allait. Venait. Multipliait les rendez-vous. Les dossiers s’empilaient sur son bureau. Il les traitait à la chaîne. Et bien que soulageant ses collègues d’une partie de leur fardeau, il s’était taillé auprès d’eux une réputation d’ambitieux, prêt à tout accepter pour plaire à sa hiérarchie. Certains le regardaient d’un œil mauvais. Dans son entourage professionnel, il suscitait au mieux l’indifférence, au pire le rictus énervé des jaloux. On chuchotait dans son dos. Il était sourd aux malveillants. Aveugle aux flèches qu’on lui destinait. Insensible au milieu dans lequel il évoluait, tel une ombre.

Arrivé dans la petite station balnéaire dont il avait vu des photographies dans un magazine pioché au hasard sur la table basse de la salle d’attente, chez son médecin, il s’était rendu directement à la pension familiale où il avait réservé une chambre. Une vieille femme ne comprenant pas un mot de français l’avait accueilli sur le pas de la porte. Il avait décliné son identité, prenant soin de bien articuler chaque syllabe de son nom, afin de ne susciter aucune confusion. Elle avait répondu oui d’un signe de tête et l’avait invité à la suivre.

La pension était située dans une ruelle étroite qui montait en direction de l’église construite au sommet de la colline qui dominait le village. Toutes les façades avaient été peintes à la chaux blanche destinée à rejeter la chaleur. Les ouvertures étaient étroites car il était vital de repousser le plus loin possible les rayons d’un soleil meurtrier. Les volets, de couleur bleu vif, ajoutaient au charme du lieu. On aurait dit, ces constructions, minuscules dans leur apparence, une suite de maisons de poupées, toutes édifiées selon la même architecture sobre. De petits cubes apposés par une main venue du ciel, les uns à côtés des autres, dans un alignement rectiligne. C’était, pour la plupart, des demeures de pêcheurs qui possédaient jadis chacun leur propre barque et vivotaient des maigres ventes qu’ils tiraient, bon an mal an, de leurs coups de filets parfois risqués dans la tempête.

Il suivit son hôte jusqu’au fond d’un couloir conduisant au pied d’un escalier qu’ils empruntèrent jusqu’à l’étage. Dans la pénombre, planait une odeur de friture provenant de la cuisine. Vêtue de noir, un châle sur ses épaules voûtées, la vieille femme tournait la tête dans sa direction, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas fui devant la pauvreté de la bicoque. Il n’aurait pas rebroussé chemin. Le dénuement de l’endroit lui allait à ravir. N’était-ce pas ce qu’il recherchait ?

Ils parvinrent devant une porte, peinte en bleu comme les volets, qui ouvrait sur une pièce meublée d’une table, d’une chaise, et d’un lit pour une personne. Il perçut, contre un mur blanc, la présence d’une commode. Les toilettes, communes à toute la maisonnée, se trouvaient au fond du couloir. Il pourrait utiliser la salle d’eau une fois par jour, le matin de préférence. L’après-midi, seule l’eau froide coulait aux robinets. Elle lui avait fourni ces explications dans sa langue natale. Il en avait saisi l’essentiel, de sorte qu’il lui restait maintenant à la remercier pour son accueil. Elle lui avait tourné le dos sans rien ajouter, sinon un signe de la main qui pouvait tout signifier. Ou rien.

Il ne s’était muni que de quelques effets rassemblés à la hâte dans un vieux sac de cuir. Il les rangea dans les tiroirs de la commode. Fit comme s’il devait s’installer pour longtemps. Il conservait de la vie qu’il venait de quitter des gestes inconscients, ces mouvements du corps qui rythment le quotidien sans qu’il soit utile de leur accorder la moindre attention, leur conférer un quelconque sens. Il lui arrivait ainsi, parfois, sous sa douche, de se demander s’il venait ou pas de laver ses cheveux, ce geste devenu tellement répétitif, ayant, dans la coulée indifférente des jours, perdu toute consistance, ses pensées tournées ailleurs tandis que ses mains, s’étant saisies de la fiole contenant le shampoing massaient sa chevelure, deux mains, comme deux automates, accomplissant leur besogne. Machinalement.

Il avait ouvert les volets pour que la lumière pénètre dans la chambre. Sa visibilité était réduite aux fenêtres de la maison d’en face. Du linge pendait, mollement, au bout d’une corde. Il s’égouttait au-dessus de la rue.

jour3

L’intérieur, comme il l’avait deviné dans la pénombre, était sobre. Il remarqua, pour seul ornement, un crucifix cloué au mur, au-dessus du lit. Il s’en saisit. Au toucher, il devina que cette représentation du Christ souffrant était taillée dans du bois d’olivier. Il retourna la croix et la suspendit à son support. Dieu n’aurait aucune part à son repos. Il s’allongea sur le lit qu’il trouva à son goût. Riva ses yeux au plafond et se dit que l’heure était venue d’ouvrir une parenthèse.

(à suivre)

Texte et photos : Serge Bonnery