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jour2

Parvenu au sommet de la colline, haletant, cherchant à inspirer un air frais devenu rare à cette heure torride, il s’assit au pied d’un pin parasol. L’écorce revêche était entaillée de blessures d’où s’écoulait une sève épaisse. Il en aimait l’odeur et se souvint qu’enfant, lors de séjours sur la côte océane, il lui était arrivé d’accompagner en forêt des hommes dont le métier consistait à recueillir la résine à des fins commerciales. Il alluma une cigarette et, à l’aide de son briquet, fit fondre une goutte de cette pâte que, dans son imagination, il comparait à des larmes. Il lui était arrivé d’entendre, la nuit, les pins pleurer sous le vent qui tordait leurs branches. La senteur qui se dégageait le ramenait à un temps d’insouciance où vivre est un coup d’aile dans des cieux étoilés.

Tournant la tête en direction de l’horizon, il posa son regard sur la mer. Elle ondulait dans un roulis imperceptible. Il dominait une anse. D’énormes rochers escarpés plongeaient leurs racines dans les eaux noires de la crique. Cette muraille naturelle constituait un véritable rempart, un défi à l’immensité. Du doigt, il s’efforça de suivre l’impeccable ligne bleue qui, à l’horizon, séparait le ciel de l’eau, s’appliquant à décrire la rotondité de la terre. Il se souvint confusément des hautes terres de son enfance, perdue dans les linéaments des forêts et des landes.

Il se laissa glisser lentement dans ce paysage qui ne comportait pas la moindre trace d’une présence humaine. Bercé par le clapotis des vagues sur les galets, il se vit soudain irrésistiblement attiré vers le large, comme si une force inconnue le happait après qu’il eût perdu jusqu’à l’usage de ses membres. Alors, il ne perçut plus rien du mouvement d’un corps qui n’était plus le sien. Pris de vertige, il s’abandonna dans le craquement sourd des branchages. Quelques gouttes de sève se répandirent dans le pierrier.

L’hôtelière ne s’inquiéta de son absence que le lendemain. Elle avait gravi péniblement les marches de l’escalier qui conduisait à la chambre où elle pénétra. Elle considéra la commode dont un tiroir était demeuré ouvert. Traînaient là, comme abandonnés, quelques vêtements froissés. Elle remarqua, sur le couvre-lit, la présence d’un petit carnet à spirales. Le feuilletant, elle y découvrit des mots disséminés, comme si le vent les y avait déposés au hasard, écrits dans une langue dont elle était incapable de saisir le sens.

Ces maigres indices ne furent d’aucun secours à la police pour retrouver la trace de ce voyageur que nul n’avait aperçu au village, malgré la description maladroite qu’avait fournie aux enquêteurs l’hôtelière dont la mémoire, avec l’âge, s’avérait de plus en plus aléatoire. On fouilla sans trop y croire la grève et les collines. Des plongeurs acceptèrent d’explorer les criques. En vain.

Dans la rue principale du bourg, au crépuscule, les touristes par vagues s’affairaient aux vitrines. Ils erraient, de magasins de souvenirs en magasins de souvenirs, invitant des cartes postales jaunies à danser sur leurs présentoirs perclus de rouille. On s’activait dans les cuisines. Il serait bientôt l’heure de passer à table. La nuit tombait sur un jour ordinaire.

Texte et photo : Serge Bonnery