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Aedificavit 29

Je me demande ce que serait ce texte si je l’écrivais maintenant. Il est un peu étrange d’écrire un texte qu’on a déjà écrit, de tricher par endroit en recopiant pour que les mots qui sortent du passé ne soient pas trop dissonants avec ceux que j’écrirais aujourd’hui si je les écrivais. Tout cela est un peu de travers. Voyant ces lignes qui sont les miennes, il y a des dérapages que je ne peux plus faire, et des gestes un peu trop brutaux qui ne sont plus les miens, parfois il ne fonctionne plus, et je ne sais pas quand j’ai raison, si autrefois j’ai eu raison d’écrire ainsi, si c’est à présent que relire et réécrire se faisant d’un seul geste, il est juste d’apporter des modifications. On se regarde, on refait, on referait, ou pas, à l’identique, ou autrement, ou en déplaçant un peu le pas, et la silhouette, et si on se déplace, voyons, qu’est-ce que ça change ? Est-ce que ça tient mieux ? C’est quoi : tenir ? Est-ce qu’on tient la note ? Est-ce qu’elle traverse le silence jusqu’à la conscience ? Jusqu’où va-t-elle exactement. 

Et puis toujours cette impression, de n’avoir entre les doigts que du sable, que des questions à offrir, rien que cela.  Qu’est-ce qu’on a d’autre que des questions ? Est-ce que quelqu’un ici a la réponse ? 

Reprendre un texte, et ne pas le trahir, tenter autant qu’il est possible de ne pas le trahir. Je me souviens de cette certitude qu’il essayait de communiquer : le premier jet est toujours le meilleur parce qu’il a une tension que toutes les autres versions n’auront pas. À réécrire, on abime. On perd la tension. Ce qui comte dans un texte, c’est la tension : je suppose qu’elle exprime la nécessité dans laquelle on est de l’écrire. Ce qui compte dans un texte, c’est la tension. On réécrit, on abime. Qu’est-ce qu’on abime, de soi, en réécrivant ? 

Il y a cette exigence : de la tension. 

Il faut apprendre à la supporter. On s’avance. On va jusqu’au point extrême : de tension. C’est un exercice difficile. On n’y a jamais pensé avant mais il est terriblement difficile. On ne sait pas trop où se tenait Hamlet. Il faudrait pouvoir tenir sa main. Mais ce sera pire encore, les déséquilibres seront pires. 

Si on avance un peu trop, on tombera, on le sait, mais on ne sait pas quel est le point exact qu’il ne faut pas dépasser, et j’en viens à me demander si Hamlet ne se déplaçait pas juste là, à ce point extrême : de tension. On éprouve en soi la tension : comme une corde. On tend la corde en soi, elle rend un son, on écrit une phrase pour que ce son ne reste pas en soi, ne continue pas de se répercuter sur les parois de soi, pour qu’il arrête de se répercuter sur les parois de soi, de vibrer, et dans cette chambre d’échos que nous sommes devenus, de se répercuter jusqu’à atteindre des vibrations insupportables. Alors on écrit, on ne peut pas faire autrement. 

On ne devrait jamais écrire autrement que sous l’effet : de cette tension. On ne devrait jamais écrire une phrase qui n’ait pas en elle cette tension. Jamais. 

On demeure comme on peut, on se tient comme on peut, en équilibre, en équilibre instable, comme on peut, dans les rivages du point de basculement, celui auprès duquel Hamlet s’avance et ne s’avance pas. On n’est pas comme lui. On n’est pas tous comme lui. On a du mal. Avec cette tension. On a du mal. À rester là. Ne pas bouger. Continuer de s’avancer et de ne pas s’avancer. On a du mal. On fait comme on peut. On traverse le quotidien, le monde, le jour comme on peut, on ne peut pas rester : à ce point de tension. Il faut aller, venir, revenir, faire des allers, les annuler, repartir, on prend des assurances annulation, on prévoit des voyages, on fait des réservations, on n’arrive pas à rester là, demeurer, à ce point de tension où toutes les forces se rencontrant s’annulent. Toutes les forces se rencontrent et s’annulent mais n’annulent pas la tension, rien à faire, au contraire, bien au contraire, la tension gagne en intensité, jusqu’à être à la limite exacte et non outrepassée du supportable, et là seulement : 

il faudrait commencer à écrire une phrase. De ce lieu seulement. Nul autre. 

Texte : Isabelle Pariente-Butterlin