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Ce matin-là, le premier de l’automne, l’été avait vécu. Pas encore tout à fait réveillé, le jour encore mêlé à la nuit, je roulais sur la petite route du parc des sports avant de m’engager sur l’autoroute, dans une brume assez épaisse. Ils surgirent de la gauche pour traverser la route, me coupant le passage ; le coup de frein fut si brutal que la voiture cala.

C’était une horde de rêves échevelés, plus ou moins nets, plus ou moins beaux – certains cauchemardesques – faits de bric et de broc, en guenilles pour la plupart, une vraie cour des miracles. Ils se dirigeaient vers la forêt sans me voir. L’un d’entre eux, un peu à la traîne, plus petit que les autres, s’arrêta un instant pour me regarder. Il me sourit timidement avant de se hâter pour rejoindre les autres Je me frottai les yeux, pas vraiment sûre d’avoir vu ce que j’avais vu. Dormais-je encore ? Un klaxon et des appels de phare ulcérés à l’arrière me firent comprendre que non. Je venais d’assister à quelque chose d’exceptionnel : un passage de rêves nocturnes.

Ce fut le début pour moi d’une quête qui arrive bientôt à son terme. N’ayant de cesse de renouveler cette rencontre, je vivais le jour dans un demi-sommeil, n’attendant que la nuit pour vivre enfin ma vraie vie. Au début, quand je travaillais encore et avais une activité physique suffisante, je m’endormais facilement… Je franchissais la nuit dans le but de surprendre le passage des rêves du matin. Malgré tous mes efforts, je ne retenais qu’une partie infime de ces rêves. Je me mis à les noter sur un calepin posé sur la table de chevet. Parmi les rêves récurrents, ceux où je conduis une voiture…

… je conduis une voiture en tête d’une caravane de véhicules divers – je suis peut-être le chauffeur d’un car parce que j’entends la voix des passagers, en tout cas on compte sur moi, comme guide ou conducteur… J’arrive sur une route très étroite qui monte et, chose étrange, bordée par une piste encore plus étroite recouverte de feutrine verte comme sur les plateaux de jeux de dés. Les rebords en sont surélevés : on dirait la rampe d’accès de certains juke-boxes ou une piste de bobsleigh miniature. Mais là n’est pas le plus important. Je m’arrête au bout de cette route qui surplombe la mer à une hauteur vertigineuse. Pas de parapet de protection. Je ne parviens pas à détacher les yeux du merveilleux spectacle de la mer au soleil. Les milliers de miroirs à sa surface sont autant de promesses. Je suis tenté de plonger. Si je continue tout droit, je précipite mon véhicule dans le vide étincelant. Devant, le silence, derrière, le bruit et l’agitation. La route fait une sorte d’épingle à cheveux mais je ne peux pas faire tourner le car dans aussi peu d’espace. La seule solution c’est de faire marche arrière…

Je choisis de m’éveiller, d’aller de l’avant. Comme d’habitude, je pris la petite route du parc des sports avant de m’engager sur l’autoroute. Le rêve flottait encore un peu en moi. Bien sûr il aurait été facile de l’interpréter. Enseignant à des adolescents pour lesquels lire/écrire n’allait pas de soi, je savais qu’en ce début d’année j’avais mis la barre un peu haut. Les élèves de troisième ne sont pas habitués à réfléchir par eux-mêmes. Ils ont besoin d’être en terrain connu, qu’on les conduise sûrement au brevet avec le moins d’efforts possible. Et moi, j’avais tout faux, je les conduisais vers la chute vertigineuse. Une chute de toute beauté. Mais fatale. J’avais fait marche arrière. Je n’aimais pas ce genre de rêve donneur de leçons.

Texte : Christine Zottele