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Aube d’été. Je plante le décor, tout autour un filet bleu. Un ciel servi en potion de courage. J’en ai besoin. Là où je vais c’est loin, c’est l’autre bout du monde, c’est l’autre bout de moi. Je dois y aller. Je m’y suis déjà rendue en pensées et chagrins mais ce matin, c’est le jour qui contient l’heure, qui contient la minute et ce moment où je lâcherai tout, cet instant où je vais te retrouver.

Je l’ai déjà pris maintes fois dans ma tête cette route de 1000km, ce tunnel de ma terre à la tienne, celle sous laquelle maintenant tu te tiens. Je l’ai forée jour après jour depuis que je sais que tu as basculé là-bas dans les grandes pelleteuses de cimetière, que tu as roulé barrique dans l’écrin de gravière où tu as disparu de mon cœur et de nos yeux. Nous avons rendez-vous. Comme nous en avions toujours eu. Entre toi et moi, ce n’était que ça : des départs et des revenirs, des rencontres aux larges bras où nous perdions la notion du temps, une démesure à partager en fines lamelles de lumière et d’obscur, des jours durant.

Je viens. Je n’ai jamais fait la route, moi. Je n’ai jamais roulé ma bosse, testé l’aventure. Toujours c’était toi qui volais, qui traversais, qui marchais vers moi. Mais cette fois, c’est mon tour de rencontre. C’est à moi qu’il revient de venir…
Les pays me font cortège : Tout change d’une heure à l’autre, d’un tour de ciel à un tour d’horloge.
Je descends, je fonce dans mon automobile vers ce Sud où tu cherchais à asseoir ton propre soleil. Tu voulais avoir chaud, toujours. Plus jamais ne vivre ces frissons. Il y avait tant d’autres façons pour une main de trembler. J’arrive.

Sans fin est le voyage.

M’accepteras-tu ? N’avions-nous pas l’art des mots et n’en avions-nous pas eu de trop? Parfois tu disais amie, mais tant de fois tu te taisais.
Accepteras-tu mes offices, la poignée de ma terre que je viens t’apporter, celle de mon jardin… ?
Mais voilà, je suis parvenue. C’est là, une butte et une église si noire parmi de hauts arbres et le triste jupon des misères humaines à ses pieds. Un chat passe, galeux maigre ; j’ai froid de ce soleil.

Le cimetière est devant mes yeux, son mur, sa grille ouverte. En moi déjà, cet instable qui casse la marche, les mains qui ne savent comment retenir leurs si pauvres offrandes.
Est-on encore accueillant du dedans de la cendre ?

Tout est de pierres ici, de stèles et de fer noué aux clavicules. De grilles et de buis taillés. Personne n’est décédé ici récemment. Je te cherche mais l’inquiétude monte. Est-il temps de jouer à te cacher de moi ? Enfin dans l’angle serré du muret, près d’un plantage de haricots, une sépulture fraîche. Je m’approche, aimerais tant y voir ton nom. Mais rien, que de vieilles fleurs sèches, une couronne déchue. Te voilà donc, et ainsi personne qui n’aurait songé à toi plus que moi, perdue là-haut dans le Nord neigeux de cette Suisse qui ne pouvait pas te contenir ? Rencontre écroulée de tristesse.

Je ne peux vraiment le croire. Je cherche encore.

Une femme arrive. Lui poser la question. Elle ne t’a jamais connu mais il n’y a pas d’autres cimetières. Allons donc , c’est bien toi qui dors ici.
Je te verse mes larmes et ma terre aussi. Je te verse mes mots, mes prières. Je plante dans ta tombe mon collier de perles bleues du lagon. J’aimerais tant qu’un ciel te pousse…

Je peux maintenant rentrer, je sais où tu dors, dans quelle lumière. C’était loin pour une ultime rencontre.

De retour de croisades, je reçus d’étranges nouvelles et je compris enfin à quel point tu aimais de nos rencontres les facéties et les gestes absurdes.

J’étais la seule certes de tous tes amis qui avait pu faire ce périple mais que t’importait. Je m’étais trompée de cimetière. De ton ciel de pastel, tu m’avais égarée, là où tu n’étais pas. Deux kilomètres plus loin, tu dormais paisiblement parmi tes potiches et tes fleurs. Tu avais inventé pour moi la tombe du poète inconnu, un tumulus de gravats où dormait sans doute un être que personne n’avait songé à signaler d’un prénom.

Était-ce une femme, un homme, un enfant ? Quelqu’un était mort là-bas et j’avais quitté ma chambre un matin bleu d’été pour lui apporter mon obole de sable et de verroterie.

Texte: Anna Jouy

Notes :
J’ai trop parlé de précision de la mine de plomb qui est nerf d’oiseau-Distance probable de Dieu : toi
 avec tes mœurs. Comme un cristal rend sourd au crime parfait de l’écriture, ta chevelure a quelque chose d’un chardon qui brûle ; moi l’archer
Alain Simon (tiré de Soeur, Gymnaste)

http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Alain_SIMON-152-1-1-0-1.html