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Intuition poétique. Ce jour d’avril, m’a-t-il appelée… ?

Il faisait beau. J’étais dans le pré. On dit qu’il faut y courir. J’ai dû obéir. Je me connais. Plus les injonctions restent secrètes, meilleure cible je suis. Il a dû le dire, plusieurs fois. Il avait une grande habitude de la télécommunication, avec l’interdit, avec l’indicible, la vertu du nuage. Un grand usage même. Il faut bien avouer qu’avec ça, il dominait le monde jusqu’à s’en foutre. J’étais dans le pré donc, à des ouvrages de dame. Ebouqueter une poignée de pissenlits sans doute, épiler le gazon frais, distiller la douceur du printemps. J’étais extrêmement loin, creuse. Chez moi, voilà.

Le monde se résume très souvent, très très souvent, à la soucoupe de fruits, à la tasse, à la rondelle de pain qui tourne en hula hoop autour de son doigt. Chez nous, on dit « se réduire » pour dire s’abstraire du temps, se ranger, rentrer en soi. J’étais réduite, une borne tellurique dans un monde sans aucun séisme. Assise sur le banc, sans idée, sans urgence. La pensée a quelque chose de si insistant, une obligation de rendre le flux des mots à leur liberté de horde. Je ne pensais pas à lui, bien sûr que non, mais j’étais, comment dire… prête à y penser. Est-ce donc là, la différence, le prêt à Y penser, à Y songer, à Y rêver… J’étais sans contenu, sans lourdeur, mais la vacance presque parfaite dedans, autour et partout dans ce jour, si nécessaire à recevoir.

Et lui mourait dans le cœur de paille d’un causse lointain.

Dans ce vide modèle, il est donc arrivé, dans ma tête. A déboulé serait mieux dire. Aussitôt je ressentis ce malaise, cette sorte d’inquiétude qui emballe l’intelligence subreptice. Pourquoi soudain était-il présent ? Pourquoi avait il revêtu une ombre pour se balancer ainsi devant mes yeux ? Je compris sans pouvoir y apposer un seul mot, le malheur qui se passait. Je me souviens m’être dit, il rêve de moi ? Mais d’une rêverie sans croc, sans mors, comme ça, vite en passant, avant que d’aller voir ailleurs. Je n’ai jamais été de ses vraies préoccupations. Il comptait sur moi pour des choses sans réelle importance, un peu de pain, un peu de vin… C’était tout, de l’amour quotidien quoi. Ses sentiments étaient ailleurs, là où le ciel est vraiment bleu et la nudité essentielle. J’ai pensé, est-il arrivé quelque chose ? Puis l’impression partit, disparut et je poursuivis le reste du jour, avec juste ce voile ombragé devant moi.

La mort visite les gens. Elle passe, elle réveille, touche notre front. Elle ironise ou tend son bouquet de questions en riant devant nos yeux. Mes chers défunts sont tous venus, parfois la nuit ou le matin. Parfois sous la forme du malaise, et d’autres fois avec une étrange tendresse qui rend l’acier à ses sables mouvants. C’est la rencontre des femmes au Jardin des Oliviers, le baiser sur la route d’Emmaüs. L’apparition saisissante de la suite du vivre, comme si les inanimés désormais venaient nous présenter leur nouvelle figure, l’identité prochaine, au cas où on les voudrait aimer encore, plus loin, dans d’autres vies.

Ce jour d’avril, il est donc venu. D’un long détour, vite en passant. Il y avait mieux à faire. Mais tout de même… Je le compris plus tard. Le jour de ses noces avec la mort, l’église a sonné ailleurs, très loin de moi. J’étais dans ma campagne, marchant éreintée de me sentir soudain si seule au monde. Je regardais ma terre comme la plus étrangère des planètes. J’étais déjà dans l’histoire suivante, l’univers entier ouvert devant mes yeux. Le poète décollait de mon cœur pour rejoindre son étoile. Je restais naufragée.

Il avait dit que pour lui ce serait Aldébaran et moi l’œil rouge de Fomalhaut. Puis, il avait ri de me voir douter.

Nous n’aurions dû jamais nous connaître jamais.

Miserere

Si seulement c’était
Le miracle qu’on improvise
Un passage de muscles dans le sang
Une architecture de fièvre
Pour ce faste de poussière
Qu’on laisse après soi

Poésie prise au piège
Si j’avais pu te délivrer des mots
Si j’avais pu éviter qu’en toi
Le temps installe ses paupières
Ce jeu ce côtoiement cette allure de chasse
En la femme je t’aurais sacrée extase
Je t’aurais baptisée gloire….

extrait de Miserere /revue du Pont l’Epée

Alain Simon – né un 3 avril 1945- mort le 21 avril 2011

http://www.dechargelarevue.com/I-D-no327-Salut-a-l-ami-inconnu.html

Texte : Anna Jouy
A lire aussi :
http://lescosaquesdesfrontieres.com/2014/10/08/la-tombe-du-poete/