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Spigaou

J’ai froid. Très froid. Je suis nu. Très nu. Là d’où je viens, ça ne ressemble à… rien. Rien de ce que vous connaissez. Alors je vole vers des ciels plus chevelus, dans des têtes plus clémentes. Car croyez-moi, quand on dit ceux qui gardent la tête froide, ça va bien au-delà… ça fait froid dans le dos. Et je suis nu… Brrrh…Je me cherche un bon chien. Un chien qui court dans la campagne après les lapins ou les sangliers. Le vôtre fera l’affaire. Je prends un peu de terre, de pluie d’automne et je m’introduis dans son oreille gauche comme un spigaou. Mais rassurez votre vétérinaire, je suis inoffensif. Je pétris une forme animale et souffle dessus une odeur forte et musquée. Nous voilà partis en forêt par les taillis et les fourrés à la poursuite haletante de cette créature par moi formée.

Votre chien est un surchien tant que je suis avec lui, enfoui dans son pelage. Il bondit, il vole, que dis-je, survole les obstacles, mais n’atteint jamais sa proie. Tout le plaisir est dans la course. Réchauffé, je sors par l’oreille droite et le regarde encore un moment en train de japper, agiter les pattes dans le vide. Attendri. Mais nu, toujours. Trop nu.Je vais chez vous, les éveillés, les créateurs, les artistes, les penseurs et les mystiques de tout poil. C’est vous que je préfère parmi mes dormeurs. Je vous laisse croire que vous me créez. À votre grand front, je vous repère. À ce sillon blanc entre les sourcils, signe de votre intense réflexion, ou de germination.

Je prends un peu de sable dans les mains, quelques larmes de mer, et je commence à pétrir lentement cette pâte informe. Je m’introduis par l’oreille gauche. Je parcours les méandres et circonvolutions de votre grand gris, trouve de quoi me nourrir et me lever. Sous vos paupières, naît une créature aussi belle qu’idéale. Une autre surgit, hideuse celle-ci, comme celles du « Cauchemar » de Füssli. Brrrh… Je souffle une tempête sous votre crâne. J’ai planté le décor. À vous de faire le reste, c’est votre vie après tout. Mais avant de vous quitter, j’aimerais bien trouver une étoffe pour me couvrir. Juste avant de sortir (par l’oreille droite), je murmure une phrase.

Vous vous réveillez en sursaut avec cette seule phrase en mémoire: L’heure est venue… L’heure est venue mais laquelle, vous demandez-vous effrayé. La dernière? Non, ce n’est pas possible. Je suis encore trop jeune, je n’ai pas encore créé mon œuvre. Je dois d’abord finir le roman qui éclipsera Les Misérables (ou La Tempête de Shakespeare). Mais non, vous dites-vous, L’heure est venue… signifie simplement que je dois m’y mettre, maintenant. Ce sera mon incipit. Vous continuez à vous égarer.

Ah, mes chers éveillés, je me suis trompé sur votre compte, vous êtes encore loin de l’éveil, croyez-moi, vous rêvez trop… Ce n’est pas L’heure est venue mais Le rêve est nu… Je rêve d’un vrai dormeur éveillé qui me vêtira d’une étoffe merveilleuse. En attendant, j’aperçois votre chien endormi… Brrrh…

Texte : Christine Zottele